Des Africains au seuil de l’Europe : La mort apprivoisée

Par Tahar Ben Jelloun

2005
 

Dans « Le Labyrinthe de la solitude », Octavio Paz parle de ces déclassés, ces hommes oubliés de Dieu qui ne sont jamais invités au « festin de l’Occident » et qui restent derrière la porte attendant qu’elle s’ouvre pour s’infiltrer comme l’air ou l’eau qui s’échappe du ciel. Octavio Paz évoquait à l’époque les immigrants latino-américains qui tentaient d’entrer illégalement aux Etats-Unis d’Amérique. Aujourd’hui ce sont des Africains qui risquent tout pour passer en Europe. Leur vie a été tellement dépréciée qu’ils la portent en eux comme une charge dont ils peuvent se débarrasser en jouant le tout pour le tout. Mourir en se jetant sur une barrière de fils barbelés ou en recevant des balles, leur importe peu. Ils auront fait l’impossible pour rendre leur sort supportable, ils ont traversé le Sahara, tout le Maroc et sont arrivés jusqu’à la pointe extrême de cette Afrique du Nord, blanche et si proche de l’Europe. Certains passent quelques mois à Tanger, vivant dans des conditions désastreuses, attendant la nuit et l’heure pour embarquer après avoir tout donné à un passeur, véritable esclavagiste, et sans avoir aucune garantie d’arriver au « paradis ». D’autres poursuivent leur marche à pied et arrivent à Tétouan, puis Mdiq puis la frontière entre Ceuta et la terre marocaine. Ils mendient, mangent n’importe quoi et attendent que Dieu les regarde. Mais le ciel est vide et la mer est si belle, si calme, la nuit surtout.
Ce qui est remarquable avec ces hommes et femmes à la dérive, c’est qu’ils ne sont pas violents. Ils sont patients, ne dérangent pas les habitants des lieux où ils rôdent. Ils sont peut-être fatalistes et essaient de ne pas perdre leur dignité. A Tanger où cela fait une quinzaine d’années qu’ils hantent les ruelles autour du port, ils ne font de mal à personne. Les gens leur donnent à manger surtout quand ils les voient prier dans les mosquées.
Dans la nuit du mercredi au jeudi 29 septembre 2005, vers 3 heures du matin, cette patience a disparu. Un millier d’Africains ont attaqué le grillage métallique haut de 6 mètres séparant Ceuta du Maroc. Ils ont bricolé des échelles en roseaux et ont voulu escalader ce mur aléatoire, cette barrière qui les empêche de mettre les pieds sur une terre européenne, une terre marocaine devenue européenne du fait de son occupation par l’Espagne depuis cinq siècles. Cinq morts et plusieurs blessés. La veille, 800 autres africains ont tenté de forcer la frontière de Melilla, autre ville marocaine occupée par l’Espagne depuis 1497.
Ces assauts ont changé la donne du problème de la clandestinité. En concentrant un maximum de candidats à l’immigration clandestine, les Africains espèrent donner leur chance à quelques dizaines ou même centaines de passer en profitant du désordre et de la pagaille causés par les assauts répétés. Ainsi quelle que soit la vigilance de la Guardia Civil, et même le recours aux armes pour arrêter les flots humains, il y aura toujours des hommes et des femmes qui réussiront à pénétrer sur le sol espagnol et là, on ne peut pas les renvoyer parce qu’on ne saura jamais de quel pays ils viennent.
Le secrétaire d’Etat à la Sécurité, Antonio Camacho a raison de dire « Si ces avalanches se poursuivent, cela sera très difficile d’y faire front et je n’écarte pas d’autres situations non voulues » ! Ces situations non voulues signifient qu’au prochain débordement, les policiers de la Guardia Civile utiliseront des armes davantage persuasives.
Cela rappelle le bateau plein à craquer d’Albanais essayant d’accoster par la force sur les côtes italiennes. La réaction des autorités italiennes avait été brutale mais avait mis fin à ce genre d’assaut.
Avec ces Africains qui, avant d’arriver à la frontière de Ceuta ou de Melilla, ont déjà vécu le pire, savent qu’ils n’ont plus rien à perdre et que s’ils ont une chance sur mille de passer entre les mailles du filet, ils tentent cette chance. Que faire pour les décourager ? La mort ? Leur vie semble l’avoir apprivoisée depuis le jour où ils ont quitté leur village et qu’ils ont marché des mois comme des ombres qui continuent de hanter les sables même après la disparition du soleil.
La solution n’est pas dans la répression. Elle est en Afrique, elle est dans la politique de coopération avec ce continent qui a tant donné à l’Europe et qui a été abandonné aux dictatures, aux guerres civiles et à la famine. Ceux qui parviennent jusqu’à la frontière européenne sont en fait des émissaires de ce malheur dont l’Occident porte une part non négligeable de responsabilité. Mais l’Afrique n’intéresse plus grand monde. L’Afrique vit son abandon comme une erreur du destin. Et elle se tait. Question de dignité.