TBJ quitte les Editions du Seuil pour Gallimard

Par Pierre Assouline

2005
 

La rentrée littéraire marque aussi le début de la saison des transferts.

Ils sont de toutes les saisons mais le mois de septembre leur donne davantage de visibilité. Parfois, il faut s’accrocher pour suivre le feuilleton. Plus remarquable, mais moins spectaculaire, est la liste des auteurs très sollicités eu égard à leurs ventes ou leur notoriété et qui , malgré la cour assidue des plus grands éditeurs, les promesses de contrat avantageux et l’assurance de prix prestigieux, préfèrent rester fidèles à leur plus modeste éditeur originel, dont ils n’oublient pas qu’il fut le premier à croire en eux : Anna Gavalda, Marie Darrieusecq, Jean Echenoz, Fred Vargas…
En tout cas, de tous les transferts, s’il en est un qui fera du bruit lorsqu’il sera officiellement annoncé, c’est bien celui de Tahar Ben Jelloun. Depuis que les éditions du Seuil ont été reprises par Hervé de La Martinière et son groupe, plusieurs auteurs sont partis : Catherine Millet, Michel Rio, Alain Fleischer… De quoi embarrasser la maison mais pas de quoi l’ébranler. Il n’en est pas de même avec Ben Jelloun. Après avoir publié ses premiers livres chez Maurice Nadeau, l’un des grands sourciers de l’édition française, il débarqua au Seuil en 1977 et lui fut fidèle jusqu’à ce jour. A peine deux petites infidélités par amitié pour Erik Orsenna (Fayard) et Jean-Marc Roberts (Stock). Il fut sans discontinuer l’un des piliers de la maison en y publiant 22 livres en 28 ans totalisant 3 millions d’exemplaires toutes éditions confondues, traduits en 44 langues. Il y a un an, quand le Seuil tanguait sérieusement en raison des problèmes de diffusion de sa filiale Volumen, il songeait déjà à partir mais son attitude aurait été jugée inélégante. Aujourd’hui que tout est à peu près rétabli, il s’en va en invoquant une « clause de conscience ». Lui qui avait été un écrivain heureux sous les règnes successifs de Paul Flamand, Michel Chodkiewicz et Claude Cherki, reconnaît que cette fois le courant n’est pas passé : « Hervé de La Martinière n’a pas le souci des auteurs » commente-t-il sobrement. Il est vrai que ses ouvrages ont souffert d’août à décembre, que son nouveau livre est passé à la trappe (une nouvelle version illustrée de « La belle au bois dormant » sous forme de conte des mille et une nuits, destinée aux enfants et introuvable à Noël), que le réédition du Racisme expliquée à ma fille augmentée de 50 pages était également indisponible et… Et que tout cela ne semblait pas gêner son éditeur qui restait sourd à ses inquiétudes. « Si ça avait été pour une question d’argent, j’aurais pu partir bien avant car les sollicitations n’ont pas cessé au lendemain du Goncourt 1987 pour La nuit sacrée » précise le romancier désormais représenté par l’agent François-Marie Samuelson. Il vient donc de signer chez Gallimard « un choix qui s’est imposé car c’est la maison littéraire par excellence » dit-il. Son prochain roman sur l’exil à tout prix y paraîtra en janvier sous la prestigieuse couverture crème de la Nrf. Son titre : Partir. Le Seuil appréciera.
Dès qu’il est question de transferts, on nous ressort l’éternelle analogie avec ceux du football. Même si on observe une différence de taille : outre le nombre de zéros sur le chèque, le fait que les transactions concernent avant tout les clubs. Robert Laffont, qui s’y connaît autant en football qu’en édition, juge dans son prochain livre (Une si longue quête) que la politique de la « surenchère » est responsable dans un cas comme dans l’autre. En fait, les transferts sont aussi anciens que l’édition. On n’a pas attendu ni les agents ni les footballeurs. On s’aime, on se quitte, on se retrouve, on se quitte à nouveau. Comme dans un couple. Mais un agent n’est pas plus responsable de la séparation d’un auteur avec son éditeur qu’un avocat du divorce d’un mari avec sa femme. Sauf dans les romans (américains).

 

Pierre Assouline

Le Monde2 du 02/09/2005