Banlieues en flammes

Par Tahar Ben Jelloun

2005
 

Ces jeunes qui se révoltent en France ne sont pas des immigrés !

 

Par Tahar Ben Jelloun

 

En 1983, des jeunes issus de l’immigration appelés « beurs » (mot inversé de « rebeu », lequel désigne « arabe ») ont entamé une marche à travers la France pour attirer l’attention des pouvoirs publics, des médias et de la population sur leurs conditions de vie. Soutenue par SOS Racisme et par certaines associations de solidarité avec les immigrés, cette marche avait été perçue par le gouvernement socialiste comme une volonté d’intégration sociale. Quelques marcheurs furent reçus par des ministres, des promesses furent lancées, les jeunes rejoignirent leurs banlieues et rien n’a changé. Ceux qui eurent l’idée de cette marche, « les grands frères » ont fini par perdre la face devant des adolescents impatients de vivre, c’est-à-dire de travailler et de trouver leur place dans la société française. De déception en déception, les « beurs » se replièrent sur eux-mêmes et certains succombèrent aux tentations de la vie facile et marginale, basée sur un sentiment d’abandon et d’injustice.
Que ce soit à Vénissieux, à Strasbourg ou autour de Paris, l’expression d’une partie de cette jeunesse en échec scolaire prit le chemin de la violence : voitures incendiées, ventes de la drogue, affrontements avec la police, conflits avec les parents etc.
Fin des années 80 de jeunes sociologues français de souche et français issus de l’immigration créèrent une association « Banlieuscopie » ; son objectif fut d’observer et analyser la banlieue et faire des propositions concrètes aux pouvoirs publics pour soigner le mal dont souffrait cette jeunesse. Pour le gouvernement, c’était un problème de sécurité, de trouble de l’ordre public et son unique réponse a toujours été la répression.
Les rapports de « Banlieuscopie », décrivant objectivement l’état des lieux, étaient remis aux différents ministères puis oubliés sur des étagères de l’administration. On ne tenait pas compte de ce que cette sociologie sur le terrain démontrait, on ne voulait pas affronter le problème : pendant ce temps-là, le Front National progressait et utilisait la situation dramatique des banlieues pour mobiliser ses militants. En même temps se développait un nouveau phénomène, l’islamisme. Des imams redonnaient espoir et surtout une identité à une jeunesse sans repères précis, disponible pour n’importe quelle aventure. Certains ont choisi la rupture avec la France et son modèle sociale, ce qui implique un engagement dans la mouvance islamique qui lui offrait une motivation pour exister.
L’association « Banlieuscopie » se saborda. Des initiatives personnelles de quelques « grands frères » sauvèrent des jeunes, mais cela restait limité et le racisme et la délinquance trouvèrent là un terreau idéal pour se répandre.
Avec un habitat pathogène, mal conçu, mal entretenu, avec des parents souvent illetrés, avec une culture vacillante, les jeunes, qu’ils soient d’origine maghrébine ou africaine étaient quasiment condamnés à une vie d’écorchés vifs. Non seulement la France n’a jamais eu une vraie politique de l’immigration mais elle n’a jamais intégré dans son mental que ces immigrés faisaient des enfants et que ces derniers n’étaient pas des immigrés mais bel et bien des Français.
Aujourd’hui la France connaît un réveil brutal. Elle découvre que son paysage humain n’est pas tout blanc, qu’il est non seulement de plusieurs couleurs mais qu’il est aussi pauvre et déconsidéré . Certes les conditions de vie difficiles, le chômage et le désarroi qui s’en suit ne suffisent pas à expliquer cette révolte commencée à Clichy-sous-Bois et propagée dans d’autres villes.
Il faut remonter plus loin et refaire l’histoire de l’émergence de cette jeunesse en colère. Plus grave que la pauvreté, il y a le problème de l’identité. Ces jeunes ne sont même pas tiraillés entre deux pays, par exemple l’Algérie et la France, ils n’arrivent à s’identifier ni avec l’un ni avec l’autre. Leur pays est la France, mais elle ne les reconnaît pas, ne leur fait pas une place à sa table, alors ils se sentent exclus, rejetés et lui retournent un miroir où elle n’a pas envie de se voir. N’ayant plus confiance dans l’Etat, certains, on pense que c’est une minorité, ont organisé leur marginalité. Ce qui a fait dire au maire de Woippy (Moselle) : « les caïds de l’économie parallèle ne veulent pas que la République s’installe dans les quartiers. » Le malentendu est total. Il s’agit de problèmes de société qui ont leurs racines dans l’histoire récente et que des habitants des banlieues expriment avec une grande violence. Il suffit d’une étincelle pour que la contestation s’enflamme et gagne d’autres terrains. Déjà en avril dernier, la ville d’Aubervilliers a connu des moments de violences après la mort accidentelle d’un jeune poursuivi par la police. Mais il n’y a pas que des affrontements entre jeunes des cités et la police, il y a aussi des affrontements entre bandes rivales. Le 19 juin, un enfant de 11 ans est mort victime d’une balle perdue lors d’un règlement de compte dans les cité des 4000. Le climat est malsain, et cela dure depuis longtemps. Le problème est le même que ce soit sous la gauche ou sous la droite.
A la moindre occasion, ils se révoltent, brûlent des voitures, attaquent des centres commerciaux, incendient les poubelles. Ce ne sont pas des « rebelles sans cause » ; ils réagissent quand survient un drame, une injustice flagrante comme cela s’est passé à Clichy le 27 octobre lorsque deux jeunes mineurs poursuivis par la police sont morts électrocutés. Accident certes, mais cela ne se serait pas passé si les agents de la sécurité ne s’étaient lancé à leur poursuite. Ce fait tragique a été le déclencheur d’une révolte qui a ses racines dans une histoire que la France a du mal à écrire, a du mal à reconnaître et à intégrer dans son imaginaire, une histoire parallèle à celle des relations ambigües avec l’Algérie.
Aujourd’hui, les tensions politiques et sociales qui ont éclaté ont dégénéré ; ils signifient que la France n’a pas fait son travail, a oublié de se préoccuper de ces populations qui ne demandent pas mieux que de travailler et de vivre dans la dignité et dans la paix. En l’espace de quelques jours plus de 700 voitures ont été incendiées en France dont 70 en Seine-Saint-Denis non concernée directement par le drame du 27 octobre. Le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy tient à montrer aux Français qu’il est celui qui leur garantit leur sécurité. Il est celui qui fait preuve de fermeté et va parfois au-delà en menaçant des jeunes de sa poigne. Ainsi, c’est bien lui qui a utilisé l’expression « nettoyer au Karcher » la Cité de la Courneuve, une banlieue à problèmes. Juste avant le drame de Clichy, il s’était rendu dans la nuit du 25 octobre à Argenteuil et a traité les jeunes en colère de « racaille ».
Cette manière de faire et surtout ces mots utilisés prouvent qu’il ne maîtrise pas ses nerfs ou bien qu’il veut glisser des messages aux électeurs de l’extrême droite dans la perspective de l’élection présidentielle de 2007. Comme il aime dire « moi je ne fais pas des discours, moi j’agis et je vais sur le terrain ».
Ce qui a fait dire à Azouz Begag, ministre délégué à la promotion de l’égalité des chances : « ce n’est pas inintéressant de voir que deux ministres n’ont pas la même France dans leur ligne de mire ». Il s’est opposé aux méthodes et au langage de Sarkozy sans que le premier ministre le lui reproche. Simplement parce que Azouz Begag, écrivain et sociologue, connaît parfaitement cette jeunesse des banlieues ; il est né dans la région de Lyon et sait de quoi souffrent ces jeunes que la France n’a su reconnaître. Chaque fois qu’ils manifestent, on leur envoie la police. Des bandes en profitent pour organiser des rodéos et des rixes avec d’autres bandes. Le terrain est miné par les problèmes et par l’absence de sécurité élémentaire. Le gouvernement de droite avait supprimé les polices de proximité qui faisaient un bon travail de prévention. Aujourd’hui des députés réclament leur retour.
Ces jeunes ne sont pas des étrangers, ne sont pas des immigrés, ce sont des Français déclassés, au destin torpillé par la pauvreté, par un habitat malsain et par une histoire devenue un handicap. Ce sont des Français de seconde zone qui ne réussissent pas bien à l’école.
A peine 5% de ces enfants d’immigrés parviennent à entrer à l’université. Les autres sont découragés dès la naissance ; certains se débrouillent, d’autres se laissent tenter par la dérive de la délinquance. Ils savent qu’ils ne sont pas acceptés, que leurs origines, leur condition ne leur permettront pas d’accéder aux grandes écoles ou d’avoir une carrière professionnelle normale. Comme l’a souligné Azouz Begag, « il ne faut pas parler d’intégration mais de promotion ». On intègre des étrangers, quant aux citoyens français victimes de paupérisation, on les aide à s’en sortir en étant attentif à leur sort.
Justement, Nicolas Sarkozy a organisé le 26 octobre dans son ministère un colloque sur « la discrimination positive à la française » pour lutter contre le racisme à l’embauche ou simplement à l’école. Il a invité des chefs d’entreprise, des anciens ministres, des députés et maires. Il m’a demandé d’ouvrir ce colloque. N’étant pas d’accord sur le principe de la discrimination qu’elle soit positive ou négative, j’ai soutenu l’idée qu’il faut travailler les mentalités françaises pour qu’elles acceptent cette nouvelle réalité : la France est un pays dont le paysage humain a changé ; son avenir est celui du mélange de plusieurs couleurs, de plusieurs saveurs et épices. J’ai démontré qu’il ne faut pas avoir recours au CV anonyme. Au contraire, il faut que le fonctionnaire de l’Etat français sache que celui qui se présente à lui pour obtenir un travail s’appelle Mohamed, qu’il est français et que seules ses capacités doivent être prises en compte. Sinon, ce serait faire une concession au racisme.
Mais le ministre est pressé ; il veut lancer des formules, aller sur le terrain pour impressionner les Français, car il fait déjà sa campagne électorale.
La répression ne résout pas le problème de cette jeunesse, au contraire, elle la provoque et la pousse vers une révolte plus grande. C’est une nouvelle politique qu’il faut, une politique qui reconnaisse la réalité et s’engage à faire entrer cette population dans l’avenir de ce pays, car ces jeunes le disent et le clament, leur pays c’est la France. Mais la France ne les entend pas toujours. Quant aux casseurs et incendiaires, il faudra leur opposer la justice, mais une justice sans préjugés .

 

Tahar Ben Jelloun.