Retour de Minsk

voyage en Biélorussie (23-25 oct.2005), Tahar Ben Jelloun

2005
 

Retour de Minsk : le soviétisme n’est pas mort

 

Par Tahar Ben Jelloun.

 

La Bielorussie fait partie de ces pays qu’on a du mal à situer sur la carte. On se dit c’est une république de l’ancienne union soviétique, mais quand on scrute la géographie, on constate que c’est une terre coincée entre la Russie, l’Ukraine, la Pologne et la Lituanie. Pas d’ouverture sur la mer. Un pays plat, sans montagne, sans grande fenêtre par où s’échapper, car l’angoisse est dans l’air, elle vous accueille dès l’aéroport de Minsk, une de ces constructions dont il faudra un jour se débarrasser et juger auparavant l’architecte. Mais c’est un moindre mal. L’accueil est sympathique, des agents vous souhaitent la bienvenue, d’autres vous arrêtent pour vous faire prendre une assurance de la police qu’il faut régler sur le champ en dollars ou en Euros. Ensuite vous présentez votre passeport avec visa à la police des frontières très suspicieuse, examinant à la loupe votre document au point de vous faire douter de son authenticité. On emprunte ensuite des couloirs sombres, on descend des escaliers étroits, on remonte d’autres pour enfin passer la douane et sortir de l’aéroport.
Minsk ! Difficile de la faire rimer avec le rêve, même le plus petit, le plus modeste. C’est la capitale d’un pays de dix millions d’habitants, indépendant depuis 1992 mais toujours dans la survivance des pratiques staliniennes. On appelle ce système néo-communiste. Pourtant c’est un pays qui passera dans l’histoire : c’est ici, dans la forêt de La Belavieja que Gorbachov, Chouchkivitch (Biolurussie) et Kravtchouc (Ukraine) ont signé en 1992 le traité qui marque la fin de l’Unions Soviétique .
Minsk ! Capitale plate traversée par d’immenses avenues, très larges, bordées par des immeubles d’habitation dont la façade donnant sur rue a été peinte par quelques artistes bien sages. C’est peut-être la seule note optimiste dans cette ville où les gens vivent résignés. On dit même qu’ils sont heureux, en tout cas ceux que j’y ai rencontrés ne se plaignent pas.
Je ne savais pas avant d’arriver dans ce pays que le président actuel Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994 ainsi que ses ministres étaient persona non grata en Europe. Cet homme autoritaire, nostalgique de l’ancienne URSS et de ses méthodes, s’est détourné de l’Europe occidentale. La Bielorussie a été exclue du Conseil de l’Europe en 1994 pour non respect des droits de l’homme, pour le maintien de la peine de mort, pour pratique de la torture et disparition de certains opposants. C’est une dictature qui a recours à tout pour empêcher une véritable opposition de faire son travail. Intimidation, tracasseries, accidents provoqués, bref tout ce que font les dictateurs pour répandre la peur et ne pas partager le pouvoir. La presse étrangère est indésirable, quant aux journaux locaux, on ne leur laisse pas d’autre choix que celui d’appuyer le régime. Celle qui ose l’opposition connaît les pires ennuis. Le KGB existe toujours et son fondateur, Felix Djerjnisky a droit à sa statue dans une place qui donne sur l’avenue principale, avenue de l’Indépendance.Louka, comme on l’appelle ici s’est tourné vers des pays qui le comprennent et lui ressemblent comme La Libye, la Syrie ou la Chine. Quant à la Russie, il entretient avec Poutine des liens assez forts mais ambigus dans la mesure où le pays est tributaire de Moscou. La Bielorussie reçoit son pétrole de la Russie, ce qui fait que le prix du litre du super est de 40 centimes d’Euro ! On dit que Poutine dicte sa loi et Louka ne le contredit pas surtout dans sa lutte contre la Tchéchénie. D’ailleurs, peu de voix s’élèvent ici pour dénoncer la politique criminelle de la Russie dans cette guerre.
Il faut dire que la Bielorussie n’a pas de richesses minières. Elle a sa situation stratégique, au centre de ce complexe de pays que la Russie tient à avoir sous son aile. Elle n’y réussit pas toujours (le cas de l’Ukraine), mais tout le monde attend ici les élections présidentielles l’année prochaine pour un espoir de changement et d’ouverture. Mais Louka a non seulement bien verrouillé les choses mais a profité d’un référendum pour faire passer une loi qui lui permet de se représenter plusieurs fois. Comme tous les dictateurs, il vise la présidence à vie.
Populiste, charismatique, encore jeune, il ne cache rien, bien au contraire, de ses origines paysannes ; il a commencé sa carrière en tant que directeur de kolkhoze (ferme d’Etat). Il sait parler au peuple mais se moque pas mal de son image à l’étranger. Il ne cherche pas à mieux communiquer avec les autres. La population a apprécié le fait qu’il a réussi à débarrasser le pays des coupeurs de routes et autres brigands liés à la mafia. Les méthodes utilisées (exécution sommaire, sans procès ni grand bruit) par la police n’ont pas été critiquées. Des routiers français ont disparu avec leur camion en traversant la Bielorussie vers Moscou.La survivance du système soviétique est immédiatement visible comme par exemple dans l’hôtelerie. L’hôtel où j’ai habité, un immeuble de 21 étages est géré à la soviétique. Pas de luxe, moquette datant d’une autre époque, couloirs longs et sombres, chaque étage est sous le contrôle d’une vieille dame assez forte physiquement, c’est elle la concierge, elle garde votre clé. La chambre est minuscule, la salle de bain a dû être réparée plusieurs fois, on voit les traces des travaux, une petite savonnette et des serviettes qui ont tellement servi qu’on n’a pas envie de les utiliser. Le tout pour 60 dollars la nuit, exactement le salaire mensuel de la concierge.
Là, il ne faut pas rêver. La télévision a accès à une quinzaine de chaînes dont CNN et CBS, les autres sont russes et bielorusses. On m’a donné une chambre au 16ème étage, pour avoir une belle vue. Effectivement je domine la ville dont je ne vois que des immeubles de même style et une petite église orthodoxe qui a l’air d’avoir été posée là en attendant des temps meilleurs.Mais où sont passés les intellectuels de ce pays ? Svetlana Alexievitch qui a écrit « la Supplication » sur la tragédie de Tchernobyle et « Les cercueils en zinc » sur les morts de la guerre en Afghanistan est mal vue par le pouvoir et vit exilée en France. Quant au grand écrivain bielorusse Vassil Bykov, l’auteur de « la Traque » et de « Dans le brouillard », on a tout fait pour ne pas propager son œuvre. La censure consiste ici à ne pas distribuer les livres, à oublier de les commander dans les bibliothèques publiques qui sont nombreuses et assez fréquentées.
Parmi les scandales qui ont fini par éclater, celui d’un physicien, l’académicien Youri Bandagevski qui a fait une étude très poussée sur les conséquences de Tchernobyle en démontrant avec des expériences sur des rats les ravages à long terme de ce nuage qui tue.
Ce professeur, pour avoir osé dire la vérité, a été mis en prison. Il vient d’être libéré puisque l’année prochaine sera célébré le vingtième anniversaire de cette catastrophe.
Ce que l’Etat veut cacher c’est l’ampleur des conséquences de cette horreur, car le pays a reçu de plein fouet le fameux nuage. Un photographe italien a réussi à pénétrer dans un hôpital clandestin où sont enfermés les victimes des retombées du nuage. Photos terribles qui n’ont pu être exposées à Minsk. .
Lors d’un déjeuner à l’ambassade de France, je remarque sur le menu que les champignons qui nous sont servis ont été contrôlés et que leur teneur en césium est de 26,53 Bq /kg pour une norme autorisée de 370 Bq/kg.
J’apprends ainsi qu’on doit mesurer la teneur en césium de tout ce qu’on mange. Mais toutes les maisons n’ont pas les moyens de s’offrir l’appareil de ce contrôle. Personne ne peut dire combien de morts et de dégâts la catastrophe soviétique a causés dans ce pays. Silence et oubli.
Le pays fonctionne malgré tout : les transports en commun sont efficaces, les routes sont en bon état, les salaires sont payés sans retard ; des distributeurs de billets en devises, partout des maisons de la culture selon le schéma soviétique ; quatre orchestres philharmoniques dont le meilleur est dirigé par le chef d’orchestre Anissomov.
La jeunesse est démotivée. Les étudiants sont sages, fréquentent assidûment les bibliothèques et les salles de sport. Loukachenko est lui-même un grand sportif ; il préside le comité olympique et de ce fait a interdit que d’autres dirigeants sportifs se donnent le nom de « président ». L’université est d’une propreté remarquable. Les cours se passent dans un silence et une attention qui n’existent plus dans les universités européennes. Cependant ce pays souffre de son isolement et surtout on remarque une sorte de résignation face à cette dictature. Sortir du pays est d’autant plus difficile que le pouvoir d’achat est très faible. Un professeur d’université touche environ 200 dollars. Les événements d’Ukraine ont donné de l’espoir à l’opposition. Mais le système Loukachenko a tout de suite fait savoir que « ça ne se passera jamais chez lui ! », chose qui ne déplaît pas trop à Poutine. De toute façon, tant que l’Europe boude cette dictature, Poutine a au moins la certitude que la Bielorussie ne sera pas récupérée par l’Union européenne.
L’œil de Moscou est loin. Sept cents klm séparent les deux capitales. Pourtant, c’est la Bielorussie qui relève le défi de faire vivre le cadavre du communisme au-delà de toute espérance.

 

Tahar Ben Jelloun.