discrimination positive

ouverture du colloque "discrimination positive à la française" tenu au ministère de l'Intérieur le 26 octobre 05, par Tahar Ben Jelloun

2005
 

UN DEFI REPUBLICAIN: LA DISCRIMINATION POSITIVE A LA FRANCAISE

Avant d’analyser les concepts de justice, d’équité et d’égalité, je propose qu’on s’arrête un instant sur le mot Discrimination qu’il soit paradoxalement positif et réparateur ou qu’il soit naturellement négatif et préjudiciable.
La discrimination est ce qui divise


Ce qui sépare, qui installe une ligne de démarcation entre les hommes

Ce qui distingue selon une échelle de valeurs

Pour moi la discrimination est une aberration banale c’est-à-dire fréquente, parfois délibérée et parfois non préméditée car inscrite dans une pratique de l’habitude, bien ancrée dans l’inconscient collectif convaincu de l’inégalité entre les hommes de par leur couleur de peau, leur appartenance religieuse, leur langue et aussi et je dirai même surtout leur moyens de subsistance.Discriminer c’est poser un regard qui n’est pas à sa place. C’est soit mépriser, soit surestimer. Dans les deux cas le regard n’est pas juste ni moralement acceptable.Les formules choc ont l’avantage de provoquer le débat ; il est regrettable que la Discrimination positive n’ait pas été assez débattue., car elle part d’un bon sentiment, une bonne disposition. On utilise le paradoxe pour réparer une situation injuste.Cette notion qui nous vient de l’Amérique ne convient pas à la société française. Le pragmatisme des américains fait que parfois on sacrifie le doute et l’analyse. Il faut aller vite et qu’importe les moyens utilisés pour atteindre l’objectif tracé.
La société française a une vieille et bonne tradition de débats et de polémique. Elle a appris à douter et à discuter.L’intentionnalité sympathique des tenants de la D.P ne fait pas de doute, mais je préfère m’inscrire dans la tradition française et parler d’équité , d’égalité c'est-à-dire de justice.Les anglais ont un concept très commode, car il réussit à exprimer 4 concepts proches mais que distingue une minuscule subtilité : le mot FAIRNESS
Il regroupe en son sein : JUSTICE, EQUITE, EGALITE, IMPARTIALITE.JUSTICE : ce qui est à la fois conforme au droit, ce qui correspond de manière mathématique, rationnel, aux termes du contrat social, c’est-à-dire d’ un accord passé entre les parties prenantes dans la société.
L’EQUITE : c’est le respect des droits de chacun, c’est-à-dire tout être doit avoir un traitement identique dans le sens qui exclut tout favoritisme, toute partialité, toute préférence subjective.
Est juste ce qui correspond à la formule : « à chacun son dû quelle que soit son origine ethnique, quelle que soit sa religion, sa couleur de peau et le niveau de ses revenus » ;La notion de FAIRNESS exige un traitement impartial des personnes ; nous partons du principe que tous les êtres sont différents mais ils sont tous similaires.
John Rawls : « les principes de justice comme équité sont analogues à des impératifs catégoriques ».La justice qui implique l’équité n’est pas à confondre avec une intuition ou un arrangement ; elle est le lieu de rencontre d’un certain nombre de concepts qui impliquent immédiatement une traduction, une application concrète comme l’impartialité, le respect des effets du droit (cela concerne l’action et le comportement de l’individu ou de l’Etat), comme aussi l’honnêteté définie comme ce qui est clair, sans taches, sans reproche, sans arrières pensées.KANT : « est juste toute action ou toute maxime qui permet à la libre volonté de chacun de coexister avec la liberté de tout autre suivant une loi universelle » (la coexistence des libertés suppose leur égalité).J’ai parlé du comportement de l’Etat ; je voudrais insister sur le refus de l’arbitraire, c’est-à-dire le fait du prince, du pouvoir ou de la force ; refus des faveurs ; il n’est pas questions de favoriser telle communauté par rapport à une autre, mais d’être justes et de veiller à ce que la justice soit appliquée et soit surtout intégrée dans le comportement de celui qui exerce un pouvoir.Le principe d’équité doit être ancré dans la conscience de chacun et particulièrement dans l’esprit des gouvernants. Il s’agit d’appliquer les mêmes critères à tous les candidats. Toute préférence subjective ou politique, même si elle vise un bien souverain, doit être évitée et laisser la place à l’application des principes d’équité.
On a parlé de CV anonymes, ce « voile d’ignorance »en vue d’éviter l’intervention d’autres critères que ceux connus des contractants, comme un critère externe prenant la forme d’une pression idéologique, raciale ou népotique.
Non, je propose que les CV soit ouverts, nominatifs avec photos, car le candidat n’est pas un tricheur, et le décideur n’est pas d’emblée une personne sous influence ; Le CV anonyme est une concession faite au racisme, c’est une insulte à l’intégrité du fonctionnaire.
Comme disait Lebnitz « la perfection n’est pas absolue, mais c’est le degré d’essence, c’est-à-dire de réalité dans ce que nous pensons et faisons ».Le paysage humain de la France change.Certains le voient et le reconnaissent, d’autres l’ignorent. Il y a des résistances, un refus de voir le réel tel qu’il est, une sorte d’obstination à ne pas voir ce qui se passe. C’est une forme consciente de cécité. Elle est politique.
Reconnaître que la France change c’est admettre qu’il faut agir et entreprendre une politique qui tienne compte de ce bouleversement du paysage humain.
Pourquoi ?
Parce que pendant des décennies on a occulté le fait migratoire. Jusqu’en 1973, l’année du choc pétrolier, on avait pris l’habitude de ne pas voir l’immigré. L’inconscient l’avait biffé, effacé.
Quelques drames l’ont de nouveau imposé sur la scène sociale française.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’immigration mais des conséquences du phénomène.
1974 : regroupement familial.
Les immigrés ont fait des enfants.Ces enfants ne sont pas des immigrés.
Ce ne sont pas des étrangers.
Ce sont des français nés de parents étrangers.
Ils sont à leur corps défendant la conséquence d’une situation historique et sociale. Ce qui nous amène aujourd’hui à parler de discrimination, de ségrégation, de racisme et aussi de justice et d’équité.Il est question d’APPRENDRE A VIVRE ENSEMBLE. C’est ce qu’Epicure appelle « le rassemblement des hommes entre eux, quels que soient le volume et le lieu, un certain contrat en vue de ne pas faire tort et de ne pas en subir »Nous avons besoin d’un nouveau contrat social, car apprendre à vivre ensemble, c’est apprendre à accepter les termes d’un accord et d’inscrire son être dans le devenir du contrat social.
C’est apprendre la grammaire d’une société basée sur le droit et le devoir, basé sur la différence et la ressemblance et leur respect.
C’est un travail qui nous concerne tous, aussi bien le gouvernant que le citoyen. Il n’est pas question, parce qu’il y a eu des dérapages, des bavures, des malentendus, parce qu’il y a eu oubli ou négligence, parfois indifférence ou injustice qu’il faut aujourd’hui espérer un traitement particulier, même si c’est un traitement de faveur.Il s’agit de générations mal parties, l’handicap faisant partie de son destin. A présent que cela a été reconnu ou va l’être de plus en plus, il faut soigner cette situation en se basant sur le Fairness : justice, équité, égalité.ALAIN : « dans tout contrat et dans tout échange, mets-toi à la place de l’autre, mais avec tout ce que tu sais, et, te supposant aussi libre des nécessités qu’un homme peut l’être, vois si à sa place, tu approuverais cet échange ou ce contrat ».PROPOSITIONS CONCRETES :--Un travail d’information doit être fait auprès de l’ensemble des Français sur la composition du nouveau paysage humain : montrer ses nouvelles composantes et montrer aussi qu’elles s’intègrent naturellement. Montrer les nouvelles couleurs, les nouvelles saveurs, les différences.--Faire un travail important pédagogique dès l’école primaire ; apprendre aux enfants que nous sommes tous différents mais tous semblables et que nous avons tous les mêmes droits et les mêmes devoirs.--redéfinir la carte scolaire, mais là le problème me paraît immense car il faudra aussi lutter contre la pauvreté.--Aider les familles pauvres qu’elles soient immigrées ou non pour que la scolarité de leurs enfants de pâtissent pas de leurs difficultés matérielles.--Inscrire la lutte contre toutes les discriminations dans l’enseignement.Seule l’éducation, une pédagogie au quotidien peut dès l’école primaire éviter que la ségrégation soit au rendez-vous de l’avenir de ces enfants. Cette pédagogie, je l’appèlerai besoin vital de DIGNITE, cette vertu restaurée par l’équité et par l’égalité. Comme dit Kant : « l’Humanité elle-même est une dignité : l’homme ne peut être utilisé par aucun homme simplement comme moyen, mais doit toujours être traité comme fin et c’est en cela que consiste précisément sa dignité. »

 

Tahar Ben Jelloun.