Chronique dans l'émission Le Fou du Roi (France Inter)

Par Vincent Roca

2006
 

- Et toi, que veux-tu faire plus tard ?

- Partir !

- Partir… ce n'est pas un métier !

Mais si, c'est un métier. Ça s'apprend. A l'école. Buissonnière. ou sur le tas, sur le tarmac, sur les quais, sur les routes… Il faut faire le mur, faire la mer, apprendre à fuir et à caleter. A déguerpir, à décaniller… Se débiner. Se tirer. Prendre des cours d'eau, se mettre aux courants d'air, embarquer sur de gros encriers qui laissent des traits d'écume sur la mer, enfin il faut essayer d'être là quand ils jettent leur ancre et quand leurs sirènes s'époumonent…

Il faut user ses culottes sur les bancs de poissons, il faut franchir le C.A.P, le cap, passer le bac, être admis à l'universalité, surnager, plancher, être repêché. Poursuivre ses études, loin, très loin… Il faut apprendre les ficelles du métier : les drisses, les haubans, les câbles, les écoutes, les cordées, les filins, les élingues, les amarres… Partir : c'est une kyrielle de petits métiers : tireur de révérence, videur de lieux, tourneur de talons, plieur de bagages, leveur de camp, débarrasseur de plancher, changeur de crémerie… Bien sûr, les études, ça ne suffit pas ! Pour partir, il faut avoir le physique : un visage au long cours, avec des valises sous les yeux, et des orbites autour, un nez en tempête, une peau maquillée à la poudre d'escampette et le cerveau qui se fait la moelle. Des fourmis dans les jambes, des vagues sur les côtes, des ailes aux talons… L'aisselle volatile, le plexus solaire, le bassin méditerranéen, le nerf asiatique, deux grands bras de mer et le séans atlantique. Le cœur qui bat le pavé, l'aorte grande ouverte, des vaisseaux sous la peau, et la Terre entre les épaules, épaule Nord, épaule Sud. Pour partir, il faut avoir la bougeotte, la jugeote, la polyglotte, la melting-pot… il faut être barge, vaurien, corsaire, cuirassé, destroyé. Il faut aussi avoir la tenue : enfiler une paire de là-bas, des fuseaux horaires, des bretelles d'autoroute, des ferry-bottes, boucler ses lacets de montagne, prendre ses cliques et ses claques, mettre une canadienne ou une saharienne, un fez, un tyrolien, un bolivar, un panama ou tout simplement un passe-montagne et prendre la porte. Et pendant qu'on y est, prendre aussi la poignée, le chambranle, le battant, l'embrasure ou l'espagnolette, filer à l'anglaise, en suisse, sans prévenir personne. Partir, c'est le Pérou, Tataouine, Pétaouchnok, un tramway nommé… des îles !

Le premier voyage, c'est comme dans le roman de Tahar Ben Jelloun : c'est souvent en rêve. Un peu de kif et vogue les esprits… Un visa pour des visions…

Voyage et rêve, c'est kif-kif. Clé des songes, clé des champs. Regardez-les, ils sont partis… ils ont les yeux fermés, ils regardent ailleurs. Ils lisent l'avenir dans les lignes de la mer : les vagues, les côtes, l'écume, l'horizon. A force de regarder de l'autre côté de la mer, ils en perdent leur lointain ! Les barques leur sortent par les pores. Ils rêvent de prendre le large. A la nage ou au nuage. Enfourcher un chenal et enjamber la mer du détroit. Cheval de ciel. Un cheval sans œillères, juste des ailleurs. Plein Pégase ! Partir pour s'en sortir, s'envoler. Voyager. Voyager jeune, voyager âgé. Partir, voyager, deux mots pour un seul : partager. Partir sur un coup de tête. Partir. Prendre de l'altitude. De la latitude. Prendre sa solitude et la porter sous d'autres cieux. Quitte à tout quitter. Se dépayser. Se dénationaliser. Prendre la tangente. Et puis, la nuit tombe, on met les chaises sur les tables, plus de voyage, plus de kif : Tout le monde des cendres… « On ferme ! » Fin du rêve : on dit souvent les rats quittent le navire, mais là, c'est le navire qui quitte les rats ! Et eux, les rats, ils restent à quai. Amarrés à vie. Ils n'ont pas pris le large, ils n'ont que l'étriqué, l'étranglé, l'exigu.

- Partir ? Ça ne sert à rien !

- Au contraire ! Ça sert aérien…

Son rêve, il faut lui tordre le cou. Lui faire rendre son jus. Prendre l'air. Se faire la belle. La belle vue. La belle âme. La belle lurette. L'échappée belle. Brûler l'océan. Brûler la politesse, brûler les étapes, fausser la compagnie, changer d'air. Décamper, déguerpir. S'arracher. Où est-il ? Il est parti. Il est ailleurs. Tailleur ? Non, ailleurs. Il a taillé la route. Une maille à l'endroit, à l'endroit où l'on est, où l'on naît, une maille allant vers… allant vers où ? Verrou ? Faire sauter les verrous et les portes… Où ? Qu'importe. N'importe où. Là où le hasard vous porte. Il a filé. Il s'est taillé. Il avait maille à partir avec son pays. Il a eu du mal à partir. Il s'est fait la malle. Le baluchon. Les bagos. Les bagos : le lumbago du voyageur ! Le clandestin, lui, part sans bagos. C'est un voyageur au noir, rongé par la soute. Il n'a pas de papiers, il y met le feu. Le clandestin, on l'empêche de partir. On l'empêche d'arriver. Barbelés au départ, barbelés à l'arrivée. Dans clandestin, il y a destin. Destinée. Destination. Ailleurs. Au diable. Il va au diable. France terre d'asile. Mon cul, dirait Zazie. Terre d'amnésie, oui ! Dans les sous-sol du palais de Justice, à Paris, il y a un centre de rétention. Joli mot, rétention. Ça sonne comme détention, mais on a mis un r, c'est plus doux, rétention. Rétention, c'est médical. « Rétention des matières fécales ». Le clandestin, c'est de la merde, alors on le retient. : on retient le clandestin. Comme s'il voulait repartir ! Non ne partez pas ! On va vous ramener chez vous ! Je vous en prie, passez devant, après vous, pardon… France, terre d'asile, terre de Sarkhozy. Une France cosy. Une France sarcasme.

Protégée. Pas partagée. Partir, c'est un métier. Le clandestin, c'est un voyageur intérimaire. Mis au chômage partiel. Enfin par ciel… par terre, oui !

Alors il faut changer de métier. Rentrer. Ou bien remettre le couvert : re-partir. Aïe. Aïe. Aïe. Ailleurs.


VINCENT ROCA