NOUVELLE

LENTRAITE par Tahar Ben Jelloun

2006
 

LENTRAITE

Une Nouvelle de Tahar Ben Jelloun

Quand Mohamed eut terminé sa prière du soir, il resta assis sur le petit tapis en matière synthétique, les genoux repliés. Il fixait sur le mur en face à lui une horloge en plastique fabriquée en Chine. Il ne regardait pas les aiguilles mais l’image entourant le cadran : une multitude de gens en blanc tournant autour de la Kaaba. Il se souvint de son propre pèlerinage. Il pencha la tête comme pour répondre à un appel. Il avait l’air d’écouter une voix, une sorte de murmure s’échappant d’une faille dans le mur, une déchirure que le papier peint des années soixante ne colmatait plus.
Seul, il bredouilla encore quelques courts versets du Coran, puis sentit que quelque chose le retenait. Impossible de se lever. Le mur lui parlait. Sa tête se pencha de nouveau vers l’avant, la même voix s’adressait à lui dans son dialecte. Il ouvrit le Coran et fit semblant de s’y plonger. Il aimait la compagnie de ce livre même s’il ne savait pas lire. Il aimait sa calligraphie, sa reliure en simili cuir vert et toute l’importance de son existence.
A force de fixer le mur, il eut l’impression qu’il s’en approchait ou plutôt que le mur avançait en sa direction. Il se sentit prisonnier de cette petite pièce où les enfants n’entraient jamais. Il crut comprendre que la voix lui parlait de sa retraite. C’était cela, ce mot qu’il ne voulait pas entendre, cette date fatidique qu’il voulait renvoyer à plus tard, le plus tard possible. Rien à voir avec La Mecque. Il avait tant redouté ce jour, cet instant. Arrêter de travailler, changer ses habitudes, ne plus se lever à cinq heures du matin, s’adapter à une nouvelle vie, apprendre à s’ennuyer gentiment, apprendre à ne rien faire sans tomber dans la tristesse. Mais la mélancolie était déjà là, car il ne pouvait pas échapper à la retraite ou plutôt lentraite comme il l’appelait. Le souvenir de Brahim, mort cinq mois après s’être arrêté de travailler, le remplit de panique. Il n’était pas malade, mais lentraite l’avait tué.
A l’usine pourtant, ses camarades français se réjouissaient tous d’arriver à ce jour où enfin ils allaient profiter de leur temps libre, faire des voyages, bricoler dans la maison, jardiner, lire et même travailler pour leur propre compte. Lui, il n’avait que faire du temps ; le temps c’était son ennemi, celui qui allait le mettre pour la première fois nu devant lui-même et devant les siens. Le temps ne pouvait qu’être trop long pour lui. Le temps allait doucement le briser puis l’achever comme il le fit avec son copain Brahim. Il ne savait ni bricoler ni jardiner, quant au voyage, le seul qu’il ait fait toute sa vie, en dehors du pèlerinage, c’était celui qui le ramenait de France jusqu’à son village dans le sud marocain. Il connaissait cette route par cœur, y avait ses propres repères. Comme il disait, il traçait. 2600 km en moins de quarante huit heures. Il mangeait le temps sans excès de vitesse.
Tout jeune, il avait appris à tuer le temps ; il labourait la terre avec une lenteur particulière. Quand il allait à la mosquée, il faisait plusieurs fois la même prière.
Mais lorsque le 5 septembre 1966 le mokadem lui remit son passeport en lui disant de se préparer pour le grand départ, il eut du mal à contenir sa joie en montrant à sa femme le précieux document : « avec ça, je ferai de toi une reine et notre fils sera prince ! »
Il partit avec un groupe d’une vingtaine d’hommes. Il prit le car, le bateau puis le train. Le temps passait si vite qu’il n’y pensait même plus. Il était devenu léger, agile et indifférent au temps même si une petite peur de l’inconnu pointait à l’horizon.Il avait gardé de son arrivée en France des images encore vives aujourd’hui, un ciel bas, une odeur étrange de poussière et de mauvais parfum, des murs gris presque noirs, des visages fermés, une foule qui marchait vite et ne disait rien.
A présent, il devait se lever, fermer cette déchirure dans le mur, arrêter cette horloge devenue folle, plier son tapis de prière et annoncer à sa femme qu’à partir de demain ce sera le début de lentraite. D’après ses documents il avait atteint l’âge requis. Il se rappela un instant qu’il avait dû se vieillir de deux ans pour pouvoir émigrer. Négocier avec l’entreprise ? Gagner deux années de travail à l’usine ? Difficile, d’autant que ses papiers étaient maintenant impossibles à falsifier. Il risquerait même d’être poursuivi pour avoir menti. Il renonça à ce projet insensé. Pas un mot à sa femme ni à ses cinq enfants.
Comme d’habitude, il se leva tôt, mit son bleu de travail prit sa gamelle et quitta la maison en disant « à ce soir ». Il était sept heures du matin. Il prit le train, reconnut des visages familiers, fit quelques sourires puis descendit à l’arrêt habituel. Aux abords de l’entrée de l’usine, un délégué syndical s’approcha de lui et lui dit qu’il l’enviait de partir à la retraite et d’avoir tout ce temps à lui maintenant. Mohamed sourit et répondit qu’il venait pour des questions administratives qu’il était heureux de pouvoir profiter de ses enfants qu’il n’avait presque pas vu grandir. Il s’arrêta devant le grand portail, laissa passer les autres puis fit demi-tour. Il était triste, tellement triste que sa mémoire se bloqua sur le jour de sa première arrivée en France.
Il se dit que dans un premier temps, il s’en irait quelques mois au Maroc mais ne ferait pas comme Hassan qui avait profité de lentraite pour prendre une deuxième épouse, évidemment jeune et jolie et n’était plus revenu en France. L’idée d’abandonner sa famille et de refaire sa vie dans le bled lui était venu plusieurs fois à l’esprit mais il l’avait repoussée fermement considérant que c’était une suggestion de Satan. Allait-il passer ses journées dans le café d’Areski le kabyle ? Pour y faire quoi ? Jouer aux cartes ou aux dominos ? Il n’aimait aucun jeu. Boire de la bière ? Jamais. Regarder la télé, suivre les résultats des courses, rêver de ces filles à peine vêtues qui peuplent les séries américaines ? Cela ne l’intéressait pas. Alors il se mit à marcher, les poings serrés dans les poches. Il marchait le long de la route, les yeux baissés comme si c’était un exercice ordonné par le médecin. Il pensait à ses enfants et eut le sentiment de les avoir perdus. L’aîné avait un bon poste dans un grand magasin, il avait épousé une Espagnole. La cadette avait passé outre son opposition et se maria avec un Italien ; il ne la voyait plus. Ce fut douloureux pour lui de voir un non-musulman entrer ainsi dans sa famille. Il fit comme si cette fille n’était plus la sienne. Les trois autres avaient abandonné le lycée et travaillaient en province. La maison était devenue trop grande pour lui et sa femme. La famille s’était dispersée. Il rêvait de réunir tout le monde et de faire une fête. Mais il eut au même moment la conviction que ses enfants ne se déplaceraient pas. Alors il décida de tomber malade, gravement malade. C’était la solution. Ils viendraient lui dire adieu sur son lit d’hôpital. Mais il était superstitieux, on ne plaisante pas avec la maladie et la mort ni avec la volonté de Dieu.Le soir, il fit sa valise et prit le train à la gare d’Austerlitz, direction Algésiras. Il n’était pas pressé. Il passa toute la nuit à échafauder des plans pour voir enfin toute sa petite famille réunie. Il allait reprendre la construction de sa maison dans le bled. Les travaux avaient été interrompus à cause du crédit qui tardait à venir. A présent sa vie et sa retraite avaient un sens. Il voyait une grande maison, belle, pleine de lumière et d’enfants. Il la dessinait dans sa tête, laissait assez d’espace pour le jardin, comptait les arbres à planter, passait en revue les variétés de roses à commander au marché de Marrakech, créer un potager...
Le train s’arrêta en pleine campagne. Il regarda le ciel, la lune irradiait une lumière intense, des étoiles filantes traversèrent la blancheur de cette clarté, certaines ressemblaient à des gouttes d’eau d’une pluie d’été. Il se mit à prier, à remercier Dieu de l’avoir aidé à quitter lentraite et de lui avoir donné une bonne idée pour s’occuper. Il était heureux et comme un enfant, se sentit impatient. Le temps ne le préoccupait plus. Il fallait vite arriver au village et tout de suite appeler le maître maçon Bouazza pour reprendre les travaux. Lorsque le train se remit en marche, il fut pris d’une somnolence heureuse où défilèrent des images de toutes les saisons où il se voyait entouré des siens.Cinq mois plus tard la maison était prête. Il n’en avait parlé à aucun de ses enfants, afin de leur faire la surprise. Sa femme l’avait rejoint ; elle savait que son mari faisait fausse route, qu’il se nourrissait d’illusions. Elle avait compris depuis longtemps que ses filles et garçons ne leur appartenaient plus, qu’ils avaient été engloutis dans le tourbillon de la France, qu’ils aimaient leur vie et qu’ils n’avaient ni remords ni regrets. Elle les avait vu partir et savait qu’elle n’avait pas les moyens de les retenir, de les garder auprès d’elle et de son mari. Lui, pendant ce temps-là, se faisait construire la plus grande maison du village comme au temps ancien où tous les enfants vivaient tous sous le toit de leurs parents. Quarante ans de présence en France ne l’avaient pas changé. Le bled et ses traditions l’habitaient.La maison était bizarre. Elle ressemblait à un camion surchargé. Elle faisait tâche dans le paysage. Une erreur, une folie. Les balcons étaient étroits, les fenêtres petites et la porte d’entrée immense. Une fois prête, il fit venir des lecteurs du Coran, fit égorger un veau sur le seuil, brûler de l’encens à l’intérieur et couler un peu de lait dans les coins. La maison était bénie.
Avec ses dernières économies, il la meubla et profita de son voyage à Marrakech pour téléphoner à chacun de ses enfants et les invita à le rejoindre, il fit un effort sur lui-même et appela même la fille qu’il avait rayée de sa vie, celle qui avait épousé un Européen. Ils étaient tous sur répondeur. Il leur laissa un message ce qu’il s’était toujours refusé de faire quand il était en France : « la maison est prête, elle est grande, chacun a sa chambre, venez, je vous attends pour fêter ensemble l’Aïd al Kébir, j’ai acheté six moutons, un pour chacun, vous verrez, elle est très belle, spacieuse, pleine de lumière et de parfum, que Dieu vous garde, je vous attends ! Si vous venez en voiture, soyez prudents ! Tout le village vous attend ! Nous allons enfin vivre ensemble au sein d’une grande famille ! »
Il dit à sa femme : « j’ai parlé à leurs machines ; j’espère qu’elles leur transmettront bien mon message sans le modifier à moins qu’elles n’insistent pour qu’ils obéissent à leur père ! »La veille de la fête, il demanda à son neveu, le berger sourd muet, d’aller à la sortie du village attendre l’arrivée des enfants et de leur montrer le chemin. Pendant ce temps-là, il s’installa à l’ombre, près de la porte de la grande maison et attendit. Il s’était muni d’un chapelet qu’il égrenait machinalement pour apprendre la patience.
Personne ne vint. Le soir, le berger, ému, se mit à pleurer. Il devait se dire qu’on n’avait pas le droit d’abandonner ses parents et encore moins de ne pas répondre à leur invitation. Il pensait que la France était une mangeuse d’enfants et se dit que, tout compte fait, il avait de la chance de n’avoir jamais quitté le pays. Mohamed, quant à lui, ne désespérait pas de les voir débarquer en pleine nuit. Il n’avait pas bougé de sa chaise malgré les appels de sa femme. Il était là, immobile, éternel, devant une immense maison vide, au milieu d’un paysage désertique, balayé par un vent sournois, entouré d’un silence pesant.

 

Tahar Ben Jelloun.