Merci Monsieur Beckett

Par Tahar Ben Jelloun

2006
 

Merci Monsieur Beckett !

Par Tahar Ben Jelloun.

 

Pour célébrer le centenaire de Samuel Beckett, j’évoquerai quelques souvenirs dont je cherche la clé dans certains de ses textes.
Le 7 septembre 1973 j’ai reçu une lettre me remerciant de l’envoi de mon premier roman « Harrouda » publié aux Editions Denoël par Maurice Nadeau. Je n’ai pas réussi à déchiffrer la signature. Je l’ai mise de côté et je l’ai oubliée. J’habitais en tant qu’étudiant à la Cité Universitaire. Je me demandais qui a bien pu m’écrire cette lettre quasi illisible. Je ne me souvenais pas avoir adressé mon livre à beaucoup de personnes en dehors de quelques journalistes dont l’éditeur m’avait fourni la liste. En général les critiques n’envoient pas de lettre de remerciement. Ils rendent compte du livre ou l’ignorent.
Cette écriture fine, penchée ne me disait rien. Etrange. Des pattes de mouche disciplinée, intelligente. Une mouche venue d’ailleurs, mais une mouche très courtoise.
Une dizaine d’années plus tard, lisant dans « Libération » une enquête posant à des écrivains la question « Pourquoi écrivez-vous ?» je remarque une signature qui me rappela celle de la lettre reçue. Même écriture. La réponse était magnifique : « Bon qu’à ça » et celui qui répondait c’était Samuel Beckett.
Ainsi Beckett avait pris la peine de m’écrire et je ne le savais pas. J’eus comme l’impression d’appartenir à son théâtre, d’être un de ses personnages qui vit dans l’illusion de la vie qui lui invente des histoires, des souvenirs. C’est comme si Godot m’avait rendu visite et je ne l’aurais pas reconnu. Je ne l’aurais même pas attendu. Il serait entré chez moi, posé sa trace sur ma table de travail, puis, je l’aurais rangé dans un tiroir avec cependant un petit doute sur son identité. Si c’était Molloy, il aurait fait du bruit, beaucoup de bruit. Je n’aurais pas compris ses phrases.
Peut-être que cette brève missive a été écrite par Malone, celui qui se confond avec son ombre dans « l’Innommable ». Je l’entends ouvrir la première page de ce roman : « Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? Sans me le demander. Dire je. Sans le penser. Appeler ça des questions, des hypothèses. Aller de l’avant, appeler ça aller, appeler ça de l’avant. Se peut-il qu’un jour, premier pas va, j’y sois simplement resté, où, au lieu de sortir, selon une vieille habitude, passer jour et nuit aussi loin que possible de chez moi, ce n’était pas loin. Cela a pu commencer ainsi. Je ne me poserai plus la question. »Moi non plus je ne me poserai plus la question. Des personnages de Beckett sont entrés chez moi et font leur cirque. Ils tournent en rond dans mon espace et moi j’observe comme si j’étais au théâtre. Puis j’entends Malone me dire « les mots sont là, quelque part, sans faire le moindre bruit…les mots qui tombent, on ne sait pas où, on ne sait pas d’où, gouttes de silence à travers le silence… » Puis je me demande si Samuel Beckett parle comme ses personnages. Non, il parle peu, très peu. Ses yeux, son regard en disent plus long et sont plus éloquents qu’un discours. Il ne parle presque pas. Il se contente d’être là, mince pour ne pas dire maigre, sec, pas un gramme de gras, rien de trop, le minimum vital. Il est grand de taille. Encore ses petits yeux perçants. Un oiseau qu’il ne faut pas déranger, qu’il faut respecter c’est-à-dire ne pas lui poser des questions.J’ai retrouvé la lettre, je l’ai lue et relue. Simple, directe, courtoise. Le plus amusant dans l’affaire est qu’un jour d’hiver, j’ai rencontre Beckett à Tanger. Il marchait sur le sable de la plage de la ville aux côtés de sa femme. Je suppose que c’était son épouse. On ne demande pas ce genre de précision à Beckett. De loin, ils ressemblaient à une sculpture de Giacometti, « L’Homme qui marche ». Deux personnages dont l’un est grand et très mince marchant sur la plage de Tanger. Le ciel est maussade. L’air plutôt frais. La ville est loin. Elle est blanche, couverte par de la brume, sorte de drap posé sur les maisons de la Casbah, voile planant au-dessus de la Grande Montagne. On dirait que Beckett mesure la largeur de la plage. Ce serait absurde ; justement, c’est le genre de chose qu’il est susceptible de faire (voir «Le Dépeupleur » 1970 . Ed ; de Minuit). Je suis passé à côté d’eux et n’ai rien dit. Je n’ai pas osé interrompre leur marche. Justement, je relève cette phrase tiré du « Dépeupleur » : « les corps se frôlent avec un bruit de feuilles sèches ».
Dans ce livre il est question d’un cylindre « ayant cinquante mètres de pourtour et seize de haut pour l’harmonie ». Dedans, des êtres vont s’engouffrer. C’est étouffant, angoissant, c’est le monde de Beckett qui cherche de l’air pour ne pas mourir asphyxié. Je me dis, il a raison d’arpenter la plage de Tanger pour respirer. Il porte ses personnages en lui. Ils habitent son corps, ses pensées.Quelques jours plus tard, je retrouve Beckett attablé seul dans un salon de thé « La Espagnola » situé rue de La Liberté juste en face du consulat de France. Il boit un thé. Il est assis dans un coin, un journal marocain francophone entre les mains. Je m’approche, je le salue, il lève la tête et me dit « bonjour, vous allez bien ? ». Il était en train de faire les mots croisés. Il avait l’air serein et à l’aise. Trop faciles les mots croisés de ce quotidien sans intérêt. Je ne m’assieds pas. Je lui demande si tout se passe bien durant son séjour. Il me dit « l’hôtel est un peu bruyant ». L’hôtel en question est modeste, il est situé au croisement de deux feux ; à l’époque il ne recevait pas que des touristes. Je n’ai pas vérifié, mais on m’a dit que des passagers accompagnés y louent une chambre pour une heure ou deux. Pourtant cet hôtel n’est pas « borgne » comme on dit. Il fait illusion.
J’aurais voulu parler avec lui du bilinguisme, de cette belle capacité qu’il avait de passer de l’anglais au français avec toujours la même exigence, la même force. J’aurais aimé savoir si cela lui posait des problèmes. Peut-être qu’il m’aurait cité Kafka, ce tchèque qui écrivait en allemand, ou Ionesco et Cioran ces exilés roumains qui avaient choisi la langue française. Je ne sais pas. Je lui aurais peut-être dit que nous autres écrivains de la francophonie, nous sommes tout le temps sommés de nous expliquer pourquoi nous n’écrivons pas dans la langue maternelle. On nous le demande souvent avec agressivité comme si nous étions responsables des aléas historiques et politiques de nos pays.
Et puis j’aurais tant aimé lui faire lire un passage d’un de ses textes, comme par exemple ces lignes tirées de « Pour en finir encore » (1976 ; Minuit) : « lieu des restes où jadis dans le noir de loin en loin luisait un reste. Reste des jours du jour jamais lumière aussi faible que la leur aussi pâle. » J’aime cette phrase parce qu’elle est mystérieuse. C’est une poésie qui aurait pu être dite par Antonin Artaud. Le « reste des jours du jour » m’obsède. Je répète intérieurement cette phrase comme une prière dans une langue inconnue. Elle me plaît.Il n’aimait pas se produire en public. Il écrivait exactement comme il sentait venir les mots. Je crois que c’est peut-être l’écrivain absolu, celui qui n’a fait qu’obéir à son instinct, à sa force intérieure et qui a exprimé la douleur de l’homme perdu dans la douleur immense du monde. Un peu comme James Joyce. Il a réussi à exister et à être respecté sans jamais faire la moindre concession, le moindre geste pour faciliter les rapports. C’est un Jean Genet plus discret, moins provocateur, ou bien s’il est provocateur c’est à son insu. C’est ce qu’il écrit qui nous inquiète, nous dérange et nous met dans une situation d’obligé. Oui, je suis en tant qu’écrivain l’obligé de Beckett dans le sens où je lui dois d’être sur le chemin de l’exigence et que je suis loin d’y parvenir. Je ne le lis pas pour savoir ce qui se passe dans une histoire, mais pour savoir comment et avec quelle prouesse, quelle simplicité et limpidité parfois il nous écrit non pas des histoires, mais le monde, les angoisses de l’homme et les peurs de l’homme comme si l’enfant en l’homme n’a jamais totalement disparu. Je le lis parce que j’aime essayer d’entrer dans le labyrinthe de ses pensées. Pas simple. Pas facile. Cela provoque des insomnies. Mais la littérature qui résiste à la facilité est la seule littérature qui rejoint le plus fidèlement possible la réalité. Car la réalité est d’une complexité dont on n’a pas idée. Lui l’a compris et a passé sa vie à nous le prouver.

 

Merci Monsieur Beckett.

 

Tahar Ben Jelloun.