Jean Genet : sur sa tombe 20 ans après sa disparition

Par Tahar Ben Jelloun

2006
 

A LARRACHE, SUR LA TOMBE DE JEAN GENET

Par Tahar Ben Jelloun

Le 15 avril 1986 Jean Genet mourait dans une chambre d’un petit hôtel du treizième arrondissement de Paris. La veille, ce fut Simone de Beauvoir qui s’en allait. Eut-il le temps d’apprendre que son amie avec laquelle il n’était plus ami l’avait précédé dans le grand départ ? Il lui importait peu ce qui pouvait arriver au couple Beauvoir-Sartre. Je me souviens, j’étais avec lui le jour de la mort de J.P Sartre. Je ne pouvais m’empêcher de lui demander une réaction. Il tira sur son cigarillo Panters et me dit en regardant la fumée s’en aller : « Sartre est mort ! c’est un peu de fumée qui s’en va ! ». Il ne lui avait jamais pardonné le gros pavé de plus de 500 pages « Genet, saint et martyr » qu’il lui avait consacré et qui l’avait « momifié ».
La semaine dernière je me suis rendu à Larrache, petite ville sur la côte atlantique à quelques 80 klm au sud de Tanger. C’est là qu’il est enterré. Un cimetière pour les chrétiens. La femme du gardien m’ouvre le portail, me dit tu sais où c’est puis revient avec un grand cahier, sorte de livre d’or des visites et me le tend. Pas mal de visiteurs. Ils signent, écrivent des commentaires, datent puis s’en vont.
La stèle en marbre indique le nom de Jean Genet gravé comme sa signature puis une date : 1910 – 13/14 avril 1986. La tête de Jean est dirigée vers l’Est, c’est la direction de la Mecque. Devant cette tombe simple face à la mer, je ne ressens rien. Pas d’émotion. Je pense à lui et à son sourire ironique. Je le revois en train de me dire que la maison qu’il a construite pour Mohamed, son dernier ami, est bizarrement située entre une prison et un ancien bordel. Certains disent qu’il parlait de l’endroit où il voulait reposer. Mais je ne me souviens pas l’avoir entendu souhaiter un jour être enterré dans cette ville. Peut-être avait-il confié cela à Leila Shahid, l’amie palestinienne que je lui avais présentée et qui l’avait beaucoup vu la dernière année de sa vie.
J’étais venu avec lui à Larrache au moment où il cherchait un terrain pour construire une maison. Pas pour lui, mais pour le fils de Mohamed, Ezzedine qu’il considérait comme son petit fils. Il me disait, « tu vois, il les yeux bleus comme moi ! » alors qu’ils sont noirs comme deux cerises. Il aimait cette ville parce qu’elle était dans une sorte d’abandon, une nostalgie de l’époque espagnole, une ville qui n’intéressait pas les touristes ni les autorités de Rabat. Une ville à part, avec un aspect désuet, presque hors du temps.
La maison est là, ne ressemblant à aucune autre maison marocaine. Les plans ont été dessinés par Genet lui-même et confié à un ami architecte parisien. De grands espaces, une grande bibliothèque qui attend toujours la collection complète de La Pléiade ! Genet avait demandé à Gallimard, son éditeur d’envoyer à Larrache tous les volumes de la fameuse collection de prestige. Il voulait qu’Ezzedine soit élevé dans une maison pleine de livres.
Il est le dernier « chrétien » à avoir été enterré dans ce cimetière marin, lui qui ne croyait ni en Dieu ni en Satan, qui n’aimait l’humanité que dans ses souffrances, lui qui a passé sa vie à provoquer les institutions et les gens qui se prennent au sérieux, lui qui avait défendu les causes les plus désespérées et qui exprimait une certaine sympathie à l’égard de l’Ayatollah Khomeiny parce que ce dernier avait osé s’opposer à l’Occident. Ce grand poète est là, dans une tombe modeste, l’unique qui n’est pas surmontée par une croix en fer, il regarde la mer et doit bien rire là où son âme vogue.
Il avait une relation ambivalente avec le Maroc. Il détestait Tanger qui lui rappelait la Côte d’Azur, aimait Rabat où habitait à l’époque Leila Shahid, aimait aussi Fès parce qu’il y avait rencontré Mohamed Katrani, son dernier ami. Il l’avait recueilli alors qu’il dormait dans la rue. Il avait été attiré par ce jeune homme qui avait fui l’armée et ne savait que faire dans les ruelles de la vieille ville.
Genet l’a pris sous sa protection et a fait des pieds et des mains pour lui faire obtenir un passeport et le faire venir à Paris. Mohamed n’était pas un homosexuel, mais Genet me fit comprendre à plusieurs reprises qu’il ne couchait pas avec ce jeune homme. Il le maria avec une voisine de sa famille qui lui donna un garçon que Genet s’empressa d’appeler Ezzedine, prénom du représentant de la Palestine à Paris qui sera assassiné par les services de Saddam Hussein en 1978. Ezzedine Kalak avait aidé Genet à obtenir des autorités marocaines un passeport pour Mohamed. Il ne s’était jamais prononcé sur le régime de Hassan II ni pris position sur l’affaire du Sahara qui passionne encore aujourd’hui les Marocains. Sa critique acerbe, il la réservait à l’Occident en général et à son pays natal, la France en particulier. Il n’avait jamais admis d’avoir fait de la prison pour des petits délits, d’avoir été humilié parce qu’il n’avait pas de famille et qu’il avait été un enfant de l’assistance publique.
Tout cela, il le rappelait sans se plaindre mais en accusant la France de maltraiter ses pauvres et marginaux.
Durant les dix ans où nous nous sommes vus, j’ai eu beaucoup d’entretiens avec lui sur tous ces problèmes. Il était viscéralement opposé à l’Etat, son armée et sa police. Il défendait les Black Panthers parce qu’ils étaient victimes de discrimination raciale en Amérique. Il se portait au secours des Palestiniens parce qu’ils n’avaient pas d’Etat. Un jour il m’a avoué : « le jour où les Palestiniens auront leur Etat, leur police et leur armée, ils ne m’intéresseront plus ! »
Il détestait parler littérature et tenait son œuvre dans une sorte d’oubli volontaire. Il me disait qu’il n’a écrit que pour sortir de prison. Quand je lui faisais remarquer que sa langue est classique et d’une grande beauté, il me répondait « il fallait être irréprochable, je faisais tout pour que la phrase soit taillée comme un diamant ». C’est ce qui l’a sauvé et qui a aidé son ami Jean Cocteau et aussi Sartre de le sortir de prison.
Au moment où l’œuvre de Genet est dans La Pléiade, où des livres malveillants et des biographies sérieuses lui sont consacrés, au moment où on célèbre le vingtième anniversaire de sa disparition par un colloque international à Tours, j’ai eu envie d’aller sur sa tombe et d’imaginer ce qu’il aurait pensé et dit. Il lui importait peu qu’il fût lu ou aimé du public. Ce qui l’intéressait le plus à la fin de sa vie, c’était le sort du peuple palestinien. Son dernier roman « Un Captif amoureux » est l’histoire de Hamza, un combattant palestinien à la recherche de sa mère. Et si c’était de la mère de Jean Genet qu’il s’agissait ? Il était captif d’une blessure, celle de l’enfant abandonné par sa mère.
Tahar Ben Jelloun.