Eloge de la fiction dans un paysage en crise

Conférence prononcée à Lanzarote (fondation Cesar Manrique) par Tahar Ben Jelloun

2006
 

Eloge de la fiction dans un paysage en crise
Par Tahar Ben Jelloun


Quelqu’un a demandé un jour à un écrivain issu d’un pays du Sud « pourquoi écrire dans un continent d’analphabètes ? ». L’écrivain a répondu : justement, c’est parce que nous sommes dans un continent d’analphabètes, que nous appartenons à ce peuple qui a été privé du droit élémentaire d’apprendre à lire et à écrire qu’il faut non seulement écrire, écrire et écrire, mais écrire dans une belle langue, écrire des textes exigeants, suprêmes, magnifiques, universels, car ce peuple mérite qu’on écrive pour lui ce que notre imaginaire porte de plus beau, de plus fort. Si le peuple ne sait pas lire, ses enfants et petits enfants liront et lui liront ce que nous écrivons, c’est pour cela que notre mission est importante, elle est même plus essentielle que celle des écrivains appartenant à des sociétés développées, des sociétés où tout le monde sait lire et écrire, où tout le monde ou presque s’adonne à l’écriture comme si c’était un sport à la portée du premier venu.
Nous autres qui avons eu la chance d’avoir fréquenté les écoles et universités, nous autres qui avons eu le privilège d’échapper à la cruauté de l’analphabétisme, nous nous sentons responsables et nous devons produire une littérature qui soit à la hauteur de l’attente et de la demande des populations qui aiment qu’on leur raconte des histoires, qui aiment rêver avec des mots et des images que nous leur fabriquons non pas selon un modèle unique mais selon notre imagination qui se nourrit de leur existence, de leur condition et de leurs espérances. En fait nos histoires, nous les trouvons chez ces populations ; notre rôle est de savoir les débusquer, savoir les sortir de la nuit, les mettre en mots et en forme. Qu’importe que nos livres ne soient pas à côté de leur lit, ne soient pas dans leurs sacs ou dans leurs valises, qu’importe que des gens que la politique alliée à la télévision essaie d’abrutir n’ouvrent pas nos livres. S’ils savent que, loin d’eux, des poètes, des dramaturges, des romanciers, des historiens écrivent à partir de leur douleur et de leurs problèmes, cela suffit. Cela se fait quasi naturellement, comme si la relation entre les deux s’inscrivait dans une complicité immédiate, une exigence à laquelle on ne peut pas se soustraire. C’est la particularité des écrivains du Sud et leur chance.
Un livre, quel qu’il soit, ne changera pas la société ni ne bouleversera les mentalités. Il participe avec d’autres formes d’expression à sensibiliser une société, à lui raconter l’intimité inquiète de personnages de fiction, personnages auxquels le lecteur pourrait s’identifier.
Comment écrire et pourquoi écrire ? A la question « à quoi sert la littérature ? »la réponse est simple : à rien ! Alors, à quoi bon inventer des villes, des personnages, des situations qui s’entremêlent pour rien, gratuitement. Justement, il faut préciser que le roman ne raconte pas la vérité, ce n’est pas son rôle, ce n’est pas son but. Le roman ajoute à la réalité des éléments qui transforment cette réalité et le lecteur en général n’est pas dupe. Il sait qu’une histoire écrite ne se confond jamais tout à fait avec l’histoire des hommes et du temps réel. On demande au lecteur de croire à l’histoire qu’on lui raconte et de ne pas confondre la logique interne du texte avec celle de la vie. La crédibilité de l’un n’est pas forcément celle de l’autre. Le livre peut tisser des mensonges à l’infini. Ce n’est pas une question de morale mais d’esthétique. Le mensonge n’est pas vrai que la vérité. Ce sont des artifices qui interviennent pour que la machine romanesque fonctionne. Prenons par exemple, le dernier roman de Philippe Roth « Le complot contre l’Amérique ». Il imagine que le célèbre aviateur, le héros de l’Amérique, Charles Lindbergh se présente aux élections présidentielles de 1940 et battit le président Roosvelt. C’est une fiction qui devient tout d’un coup très réaliste parce que Lindbergh était antisémite et avait plus que des sympathies pour le système nazi. Cette fiction est une intrusion dans l’histoire vraie. Elle est basée sur un mensonge (Lindbergh président) mais raconte une peur réelle, celle des juifs américains qui croyaient avoir échappé à Hitler et le retrouvent dans leur propre cité. Cet exemple est intéressant parce qu’il nous vient d’Amérique et non d’un pays du Sud, simplement parce qu’un romancier, qu’il soit du Nord ou du Sud, qu’il vive dans un continent développé et cultivé ou dans un continent d’analphabètes, recourt aux mêmes techniques, c’est-à-dire à la création d’une vie irréelle à côté de la vie réelle.Qu’est ce qu’un romancier ? De toutes les définitions disponibles, je prendrai celle de Balzac qui écrit dans « Petites misères de la vie conjugale » : « Il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l’histoire privée des nations ». L’histoire privée des nations, cela veut dire l’histoire des individus, l’histoire des uns et des autres, autant d’êtres qui composent la société. Cela s’applique parfaitement au romancier appartenant à un pays du Sud. J’ajouterai que l’écrivain est aussi témoin de son époque, témoin vigilant, actif et concerné. Avant on aurait dit « engagé », mais ce terme a drainé avec lui tellement de malentendus que je préfère le remplacer par celui de concerné et responsable.
Il ne s’agit pas de faire de la politique. Nous sommes tous en tant que citoyens amenés un jour à faire de la politique dans le sens où l’on participe au développement des institutions et que nous avons notre mot à dire. Comme écrit Sartre dans Situations II : « Si tout homme est embarqué, cela ne veut point dire qu’il en ait pleine conscience (…) je dirai qu’un écrivain est engagé lorsqu’il fait passer pour lui et pour les autres l’engagement de la spontanéité immédiate au réfléchi ». Mais l’écrivain n’est pas un syndicaliste, ni un tribun, ni un élu encore moins un médecin de l’âme ou un avocat des causes difficiles. Les deux peuvent coexister, mais en général, on a rarement vu des écrivains grandis par la politique. Comme dit Stendhal dans « La Chartreuse de Parme » : « La politique dans une œuvre littéraire c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel il n’est pas possible de refuser son attention ».
L’écrivain du Sud n’est pas libre. Par liberté j’entends le fait d’être dégagé de toute attache, même s’il le voulait, il ne le pourrait pas, comme dirait Sartre « il est dans le coup quoi qu’il fasse, marqué, compromis, jusque dans sa plus lointaine retraite ». Cet écrivain ne pourra jamais revendiquer un statut de « simple spectateur », ce serait un luxe ! Non seulement il fouille les strates de sa société pour montrer ce qu’est la condition humaine, mais il doit en plus le faire avec talent et beauté. Sartre fait remarquer à ce propos que « la beauté vient par surcroît, quand elle peut ».
Donc l’écrivain est perçu comme l’émanation d’une volonté populaire qui le pousse en avant, attend de lui qu’il écrive ce qu’elle désire voir réalisé par lui et ensuite elle lui réclame des comptes. C’est à peine exagéré. Mais enfin, on est davantage exigeant avec lui qu’avec un écrivain d’une autre aire. Du fait qu’il a le privilège de s’exprimer, du fait qu’il est au-dessus de la mêlée, qu’il est sorti du lot, alors autant qu’il soit au service de ce peuple qui ne sait pas lire et écrire, qu’il prenne ses histoires et qu’il en soit non seulement le dépositaire mais le recréateur. On le charge de mission, on lui dicte ou presque ce qu’il doit faire et réaliser. L’écrivain ne s’appartient plus, il est celui qui est en charge de traduire ce qui occupe et préoccupe l’imaginaire populaire, en charge de représenter les infinies facettes de la condition humaine.
Evidemment, il peut refuser ce rôle, il peut même se retourner contre cette désignation abusive, mais alors il sera rejeté, jugé comme traître et mis au ban de la société.
La pression exercée par cette population anonyme qui distribue plusieurs rôles à l’écrivain, lequel doit non seulement bien écrire, mais aussi être à l’écoute du peuple, être l’avocat des causes difficiles, prendre des risques, défendre les sans-voix, les sans-abris, les laissés pour compte et être leur porte parole, lui qui ne rêve que d’une chose, c’est d’écouter son cœur et son âme et d’écrire ce qui lui semble essentiel, cette pression est inévitable.
A côté de cette relation souvent confuse, se dessine une autre relation, plus complexe, celle que l’écrivain a, à son corps défendant, avec le pouvoir. Il est révolu le temps de l’écrivain au service du prince. Elle est finie l’époque où le poète est le scribe de la dictature. Pourtant il est difficile pour l’écrivain de marquer son territoire, celui de l’indépendance, de l’exigence et du travail strictement littéraire.
Qu’en est-il aujourd’hui dans un pays comme le Maroc, un pays qui change, qui bouge et qui est en rupture avec un passé marqué par des années de plomb ?Longtemps les écrivains ont été considérés comme marginaux, une espèce négligeable justement parce que le peuple dans sa majorité ne peut pas les lire. Mais s’il s’aventure à lui parler, à s’adresser au public directement, c’est-à-dire par l’intermédiaire de la scène théâtrale ou par l’écran, la censure intervenait avec férocité. C’est ce qui explique que le Maroc où les gens adorent le théâtre n’a pas laissé se développer une diversité de la création théâtrale. Aujourd’hui, les choses reprennent lentement. La censure est en principe mise en veilleuse. Mais de plus en plus de Marocains écrivent et publient, d’autres font des films, on dirait que le Maroc vient juste de prendre son indépendance. Nous serions en 1956, tout est à faire, tout est à inventer dans une ère de liberté et d’enthousiasme avec cependant une autre forme de pression sinon de censure, celle-là n’émanant pas du pouvoir mais des mouvements liés à l’islamisme en tant que morale et culture.
Nous savons qu’en Egypte, n’importe quel musulman qui se sentirait offensé par un livre, une pièce ou un film a le droit de porter plainte et de poursuivre en justice l’auteur de ce qu’il considère comme un délit, une violation de la foi islamique, un apostat ou un crime culturel.
Au Maroc, les islamistes n’ont pas encore franchi ce pas. Dernièrement, ils ont essayé de faire interdire un film réalisé par une jeune femme marocaine Laïla Marrakchi « Marock » qui raconte l’histoire de la jeunesse dorée de Casablanca, histoire aussi d’un amour entre une musulmane et un juif. L’Etat a résisté et a donné son avis favorable à l’exploitation de ce film qui connaît un grand succès.Le romancier serait alors moins exposé ? Pas du tout. Les mots sont parfois plus dangereux que les images. Il est des domaines sensibles, des sujets qu’on voudrait tabous. Or pour un écrivain, ce sont les interdits qui sont intéressants. Si on sent que les lecteurs sont moins scandalisés par des récits érotiques, ils deviennent très susceptibles dès qu’il s’agit de l’islam. Il y a une crispation à propos de la religion, laquelle joue le rôle d’un refuge identitaire et culturelle, une façon de résister à l’Occident arrogant et méprisant, surtout un Occident qui fait facilement l’amalgame entre islam et terrorisme. Toute critique des attitudes religieuses est perçue comme une trahison, une complicité objective avec les « ennemis de la nation arabe ».
Alors l’écrivain doit aujourd’hui résister non pas au pouvoir politique mais à l’opinion publique, laquelle est façonnée par des tonnes d’images complaisantes des chaînes de télévision satellitaires dans le Proche-Orient qui travaillent les imaginaires de manière démagogique et populiste. La censure n’est pas étatique, elle est dans l’air, elle est dans la rumeur et la diffamation, elle est dans l’exclusion par la critique qui ne lit pas mais qui porte des jugements sévères. Pour détruire le livre qui dérange, on dira que c’est de l’exotisme, que c’est une littérature folklorique faite pour plaire à l’Occident et qui trahit les valeurs du pays d’origine de l’écrivain. Evidemment le fait de s’exprimer dans une langue qui n’est pas celle du peuple ne fait qu’accentuer et justifier cette notion si répandue dans le monde arabe, la notion de trahison.
Quand on naît musulman, on appartient d’office à la grande nation musulmane, nation virtuelle, imaginaire mais qui fonctionne comme une prison d’où on n’échappe pas. Quitter la grande maison, c’est de condamner et être considéré comme un apostat, un être dont le sang est licite comme avait dit l’Ayatollah Khomeyni à propos de Salman Rushdie.
A ce propos, Rushdie a été condamné parce qu’il est d’origine musulmane et qu’il a écrit une fiction. La fiction est insupportable pour le système totalitaire, elle ouvre les vannes de l’imagination, du possible et du rêve, elle introduit le mensonge dans un monde où rien ne doit bouger ni changer, où tout est un grand mensonge, non esthétique mais dans le sens moral.Le Maroc d’aujourd’hui fait l’apprentissage de la culture démocratique. Il bouge, il essaie d’entrer dans la modernité notamment en améliorant le statut de la femme et en responsabilisant l’individu. Ecrire dans ce contexte est une belle aventure. Les difficultés viennent d’ailleurs, elles résultent de la crise grave que traverse depuis des décennies le monde arabe, crise politique mais aussi crise culturelle. Les Arabes lisent de moins en moins. Le livre a de plus en plus de difficulté à circuler d’un pays arabe à un autre pays arabe. La situation qui ne cesse de se dégrader au Proche-Orient agit très négativement sur la culture dans tous les pays arabes. Le Maroc n’échappe pas aux effets de cette crise. Alors comment écrire, quoi écrire dans ce marasme qui brouille les repères et les objectifs ?
C’est la question qui nous obsède mais qui, curieusement nous stimule, nous excite et nous pousse vers davantage de création, davantage de liberté et d’exigence.