Ignorances mutuelles

Conférence au séminaire international sur Ibn Khaldoun (Grenade) Par Tahar Ben Jelloun

2006
 

Ignorances mutuelles
Par Tahar Ben Jelloun

IBN KHALDOUN a fait remarquer que « celui dont la langue maternelle n’est pas l’arabe a plus de peine à apprendre les sciences » et à s’instruire. Il visait l’époque où le monde de la culture était indissociable de la langue arabe. Les siècles des Lumières se sont éloignés et la langue arabe, malgré sa richesse exceptionnelle et sa beauté ne séduit plus les peuples non arabes. Il notait après avoir décrit et analysé l’état du monde arabe de l’époque que « la civilisation de l’umran hadari (autrement dit, la civilisation urbaine) marque le plus haut degré auquel un peuple peut atteindre : c’est le point culminant de l’existence de ce peuple et le signe qui en annonce la décadence (…) dès lors, la nation commence à rétrograder, à se corrompre et à tomber dans la décrépitude… »
Ibn Khaldoun était non seulement un grand historien et l’inventaire de la sociologie mais il était aussi un visionnaire. Il n’a été complaisant avec personne, ni avec les Arabes dont il reconnaissait les vertus ni avec les Bédouins. Cependant, il a écrit des phrases qui ressemblent à des sentences définitives comme par exemple : « Les pays conquis par les Arabes s’écroulent » ou encore : « Les Arabes ne peuvent régner que grâce à quelque structure religieuse, de prophétie ou de sainteté ». Il attribue tout cela à leur « sauvagerie innée », à leur nomadisme et à leur rejet des lois.

Qu’en est-il de la civilisation arabo-musulmane à notre époque ? Je dis arabo-musulmane parce qu’il est impossible aujourd’hui de dissocier l’arabité, l’identité arabe de la religion musulmane. Non que l’arrivée de l’islam au VIIème siècle a signifié ou imposé cette confusion mais c’est surtout à partir du moment où la politique s’est emparée de la religion en tant qu’idéologie pour gouverner, dominer, mentir et corrompre que l’équation arabe-musulman est devenue inévitable alors que l’on sait qu’il existe des minorités arabes chrétiennes, orthodoxes, druzes etc. Ce détournement est en fait un appauvrissement des cultures arabes, et un endoctrinement des mentalités qui se complaisent dans le réconfort de l’irrationnel rejetant l’exigence de la raison, allant jusqu’à lutter contre la séparation de la religion et de l’Etat.
La loi sur cette séparation, autrement dit la laïcité, a eu beaucoup de mal à s’imposer dans une république comme la France. Il a fallu des luttes importantes pour venir à bout de la résistance de l’Eglise chrétienne et la loi existe depuis le 9 décembre 1905. De temps en temps des tentatives de la vider de son sens interviennent ici ou là.
Le monde arabe n’a pas de tradition de laïcité ; il la perçoit cette valeur, cette conquête de l’individu sur le clan comme un rejet de l’islam alors qu’être laïc signifie une vision du monde, une philosophie du vivre ensemble dans le respect des convictions et croyances de chacun. La laïcité interdit que le religieux n’envahisse le champ public, le champ politique parce qu’il doit être confiné dans le domaine privé. La religion devant être dans les cœurs et non sur les places publiques, pas dans les écoles publiques ou les hôpitaux.
D’où vient ce refus de séparer les choses ? L’islam serait-il si fragile, si vulnérable ? Pourquoi la religion est devenue un refuge identitaire, lequel donnerait une sécurité ontologique à l’être ? Pourquoi l’islam qui a si longtemps été du côté des Lumières surtout entre le 9è et 12è siècle, se trouve aujourd’hui quasiment accaparé par les tenants de la régression et dans certains cas d’un obscurantisme violent ?
Lorsque Kamel Ataturk décide de moderniser la Turquie en 1923, il introduit et impose la laïcité, renonce à l’écriture arabe et développe un nationalisme vengeur, une façon de faire oublier la débâcle de l’Empire ottoman. Cette « modernité » sera accompagnée par un isolationnisme de la Turquie qui regardera davantage vers l’Occident chrétien que vers le monde arabe et islamique.
Le refoulement de la religion a souvent pour conséquence un retour du religieux avec une force insoupçonnée.
Dans certains pays du Proche-Orient comme l’Irak et la Syrie, la laïcité n’était pas inscrite dans les textes de loi mais était vécue dans les faits. Il a fallu la révolution iranienne puis la première guerre du Golfe pour qu’un Etat comme l’Irak se rappelle au bon souvenir de l’islam. A partir de là, l’Egypte qui est en lutte contre les Frères musulmans depuis pratiquement 1928, date de leur émergence, ne peut pas pousser la cohérence jusqu’à la séparation de l’islam et de la politique. Au contraire, elle va faire un nombre important de concessions aux religieux qu’elle contrôle mais qui empiètent largement sur le législatif et l’exécutif.
Un peu partout dans le monde arabe on va sortir l’islam des textes, le sortir de son esprit, on va sacrifier sa spiritualité et faire du symbole sacré un drapeau identitaire et idéologique. L’islam n’y est pour rien, ce sont les hommes qui le manipulent pour leurs besoins politiques et qui pensent pouvoir berner longtemps les peuples avec des discours lénifiants. C’est la faillite des idéologies de progrès, c’est l’échec du projet de modernité, c’est le vide laissé par les politiques d’après les indépendances qui n’ont pas su parler aux populations ni agir de manière cohérente face aux pouvoirs dominants.

L’ignorance s’est érigée en culture : pas besoin de chercher le savoir ailleurs, tout est dans la religion, c’est rassurant ! Ce discours est dangereux et contredit l’esprit de l’islam qui fait l’éloge du savoir, de la différence et du mélange des cultures.
Pendant ce temps là, non seulement on s’éloigne de l’âge d’or du monde arabe et musulman, non seulement on trahit l’esprit et les héritages des califes exceptionnels comme Mu’awiya (a régné de 661 à 681), Al Mansur (754-775), Harun Arrachid (786-809), des philosophes comme Al Kindi, Abu Sulaymane et aussi le grand historien Ibn Khaldoun même si ce dernier a condamné Averroès et Avicenne qu’il avait cependant admiré mais on régresse, on creuse de plus en plus le gouffre qui sépare le monde arabo-musulman du reste du monde.
La trahison des Lumières vient simplement de l’ignorance. Mais l’ignorance est cultivée, banalisée, répandue facilement et ne cesse de gagner du terrain surtout que la culture est soit empêchée de se développer, soit détournée de ses objectifs ou bien effacée. Si l’ignorance avance, elle n’avance pas à visage découvert. Elle se maquille, s’enveloppe de pseudo-culture, fait passer pour de l’art ce qui est sa négation, encourage la production de livres à la gloire de la religion et condamne la création littéraire libre, imaginative et audacieuse.
Cette négation des Lumières va jusqu’à instaurer une censure non plus étatique mais religieuse. Ainsi, Naguib Mahfouz dont le roman « Awlad Haratna » avait été interdit pas la censure étatique à sa parution il y a une quarantaine d’années et qu’une maison d’édition se propose aujourd’hui de rééditer, a dit qu’il ne veut le publier que si la Mosquée d’El Azhar l’autorise ! Lui qui a été la cible en octobre 1994 d’un attentat perpétré par un fanatique se réclamant de l’islam, a senti le besoin d’être protégé par les tenants d’un islam pur et dur. Cet islam-là, celui des fanatiques est un islam appauvri, dépouillé de son humanisme et de sa spiritualité. Son âme est altérée, faussée et échangée contre un commerce honteux.

Entre l’Orient et l’Occident il existe tant de malentendus qu’il faut commencer par déconstruire les préjugés, les clichés, les idées toutes faites, les généralités et préciser les mots et les choses.
De quoi parle-t-on quand on évoque ces deux pôles ? Si l’Ouest est facilement repérable, l’Orient est plutôt une mosaïque de pays et de peuples qu’on situe parfois en Asie, parfois dans le Proche et Moyen Orient ou même dans le Maghreb. Maghreb veut dire en arabe « le couchant », c’est-à-dire l’Ouest. Pourtant on met dans la même catégorie aussi bien le Machrek (là où se lève le soleil) que le Maghreb (là où il se couche).
Tenons-nous à la sphère du monde arabe qui englobe les cinq pays du Maghreb et les dix sept autres pays arabes. On les a mis ensemble parce qu’ils ont en principe en commun une religion et une langue. Mais quand on voit les choses de près, on se rend compte que la langue arabe qui leur est commune est une langue classique, littéraire que ne parlent que les élites, c’est la langue des livres et de l’histoire, les peuples parlant des dialectes dérivés de cette langue. Mais si un intellectuel égyptien et un Marocain communiquent aisément en parlant la langue du Coran, deux paysans ou ouvriers de pays arabes différents auront beaucoup de mal à se faire comprendre. Ils parviendront à se dire quelques mots qui sont éloignés de la langue classique. Ce problème fait que le roman est apparu assez tardivement dans la sphère arabe. Le premier roman arabe s’appelle « Zaïnab » et est paru en feuilleton dans un journal égyptien en 1914. L’auteur, Mohamed Haykal, influencé par Gustave Flaubert l’a sous titré « chronique d’une femme de la campagne », sachant qu’à l’époque, le roman était perçu comme un genre immoral. L’auteur a été accusé d’hérésie et de trahison. Cette apparition tardive du roman s’explique par deux causes : la première est la non-reconnaissance de l’individu dans la société arabe où l’on privilégie le clan et la famille ; la seconde, c’est qu’il n’était pas réaliste et plausible de faire dialoguer deux personnages du peuple en arabe classique. On n’osait pas utiliser le dialectal pour ne pas se faire couper des autres lecteurs potentiels dans le monde arabe. Une exception cependant, en 1933, un médecin océanologue égyptien, Hussein Faouzi, publia en arabe parlé égyptien son récit d’une expédition sur un voilier racontant le tour de la planète à l’équateur.
Ibn Khaldoun l’a dit : « Pour les Arabes, leurs poèmes étaient leurs archives (diwân) : ils renfermaient leur science, leur histoire et leur sagesse. »

Le deuxième point commun est l’islam, cependant plus de 10% des musulmans arabes sont shiites, les autres étant sunnites. Il existe aussi une minorité de chrétiens en Egypte, au Liban, en Syrie, au Soudan, en Irak et en Palestine. Seul le Maghreb a résisté aux tentatives de christianisation.
Le monde arabe n’est pas une entité unie, forte et harmonieuse. Comme le définissait l’orientaliste Jacques Berque, « le monde arabe est semblable et différent ». Le Maghreb n’était pas arabe ni musulman avant le début du IXème siècle. Ses habitants étaient des Berbères. Ils seront islamisés mais garderont leurs langues et leurs traditions. Longtemps l’islam a constitué un ciment culturel entre ces différents pays. En 1932, la colonisation française essaya de diviser les Marocains arabes d’avec les Berbères en voulant instituer une législation différente ; tous les Marocains refusèrent ce projet et manifestèrent leur hostilité en criant « nous sommes tous Marocains et nous sommes tous musulmans ». Ce fut « le dahir berbère » que la France retira.
Avec la révolution iranienne de 1978 et aussi l’apparition du mouvement des Frères musulmans en Egypte au début de 1928, l’islam est devenu une idéologie politique. C’est ce bouleversement qui provoquera des inquiétudes dans les pays européens et plus tard aux Etats-Unis.
Ce mouvement opposait l’identité et la culture musulmanes à la colonisation et aussi au nationalisme laïque des jeunes patriotes égyptiens.
Pour comprendre la situation actuelle du « refus de l’Occident », il faut remonter aux origines des humiliations et frustrations subies par les peuples arabes. L’Occident entretient avec cet Orient si proche et si lointain (surtout très complexe), des relations tumultueuses depuis des siècles. L’occupation coloniale suivie par la spoliation des Palestiniens de leurs terres en 1948, restent des blessures brûlantes dans la mémoire du monde arabe, des chefs d’Etat dont la plupart n’ont pas été élus démocratiquement et qui suivent une politique impopulaire basée sur l’obsession sécuritaire et la perpétuation du régime autoritaire sans fin ; on outre ces dirigeants se démènent pour ne pas déranger les intérêts de cet Occident qui les a aidés et soutenus. Il manque à ces politiques une vision d’avenir, une philosophie du progrès et du respect des droits de leur peuple. L’exemple le plus flagrant est le cas de Saddam Hussein. Sans l’appui des Européens et des Américains, il n’aurait pas fait la guerre à l’Iran. Sans les armes vendues par la France et l’Allemagne, entre autre, il n’aurait pas pu exercer une dictature sur son peuple. Ses « amis » européens ont fermé les yeux le jour où il a gazé le village kurde de Halabja ; ces malheureux kurdes sont morts dans leur sommeil avec des gaz achetés chez des Allemands et lachés par des avions français.
Parce que l’Irak est un immense réservoir de pétrole, la morale politique n’avait pas droit de regard sur ce que faisait Saddam. Les intérêts ont de tout temps primé sur les valeurs humanistes. Cela, les peuples arabes, ceux qui ont souffert de ces dictatures, ceux qui souffrent encore, ne l’oublient pas.
Le regard que pose le monde arabe sur cet Occident, lui aussi divers et semblable, est un regard de reproche, de mécontentement, d’attraction ambiguë et de rejet. Les élites sont déçues. Que de fois on les a entendu reprocher à la France « pays des droits de l’homme » d’avoir privilégié la raison d’Etat par rapport aux droits de l’homme dans sa politique extérieure.
A partir de ce constat, et plus particulièrement depuis les guerres israélo-arabes de 1967, 1973, 1982 et les différents affrontements à armes inégales entre population palestinienne et armée israélienne, le fossé n’a pas cessé de se creuser entre cet Orient et Occident, perçu comme l’ami et le protecteur de l’Etat d’Israël. Les mentalités ont souvent des visions binaires et manichéennes ignorant les subtilités des analyses géo-politiques. On annule leur esprit critique, on le manipule, on le distrait.
Nous retrouvons cette vision largement répandue dans les nouveaux médias satellitaires arabes, très regardés par les gens. Le rôle joué par une chaîne, scientifiquement bien faite, « Al Jazera » émettant à partir de Doha, capitale du Qatar, est immense dans la constitution et la formation de ces mentalités : on leur montre en direct comment leurs frères palestiniens ou irakiens sont victimes de la barbarie de l’occupation. La caméra occidentale est parfois pudique, ne montre pas des images horribles. La camera de cette chaîne est sans pitié, elle donne à voir l’intolérable, fait des débats où l’agressivité est de mise, interroge les témoins avec une efficacité redoutable et repasse plusieurs fois les images chocs. « Al Jazera » a été la première à bouleverser le système de l’information et de la communication dans le monde arabe. Depuis des dizaines d’autres chaînes l’imitent et lui font concurrence. Les Américains ont senti le besoin de créer leur propre « Al Jazera » en l’appelant « Al Horra » (La Libre) suivant les mêmes techniques de rapidité de l’information mais en apportant leur propre son de cloche, leurs propres analyses de la situation en Irak.

C’est dans ce foisonnement médiatique t sur ces blessures historiques que le terrorisme va se baser. Ses objectifs intimes sont inconnus, ses buts politiques sont clairs : destabiliser les pays arabes qui sont sur le chemin de la démocratie et qui entretiennent des liens avec l’Occident, liens économiques, liens politiques voire liens de protection. Depuis l’invasion du Koweit par Saddam, les pays du Golfe ont besoin de la protection militaire américaine. Ils ont dû s’allier à cette grande puissance pour raison de survie.
L’autre but du terrorisme, est de semer la terreur dans des pays occidentaux pour qu’ils changent leur politique dans le monde arabe. Mais derrière cette volonté destructrice, le seul but que les terroristes atteignent c’est celui de nuire aux musulmans et Arabes dans le monde, c’est celui de provoquer une suspicion générale à l’égard de tout citoyen arabe qui se déplace dans le monde et à tuer des innocents.
Le terrorisme a de tout temps été l’arme des désespérés. Les gens d’Al Qaida ne sont pas des désespérés, ce sont des agents dont on ne connaît pas les motivations profondes, vraies ; ils jouissent du malheur qu’ils provoquent. Ils sont bien organisés, disposant de moyens matériels et de complicités importants. Personne n’a encore réussi à faire la lumière sur les motivations complexes et incompréhensibles du terrorisme international, celui qui a frappé New-York, Casablanca, Madrid et Londres, sans parler des explosions quotidiennes en Irak, des attentats sporadiques dans les pays du Golfe.

C’est dans ce contexte que Samuel Huntington a fourni aux Américains une thèse originale, mais simpliste et même fausse, pour les rassurer dans l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes et leur permettre d’agir dans le monde sans avoir de compte à rendre à personne. Que dit Samuel Huntington ? Je le cite : « Mon hypothèse est que, dans ce monde nouveau, la source fondamentale et première de conflit ne sera ni idéologique ni économique. Les grandes divisions au sein de l’humanité et la source principale de conflit seront culturelles. Les Etats-nations resteront les acteurs les plus puissants sur la scène internationale, mais les conflits centraux de la politique globale opposeront des nations et des groupes relevant de civilisations différentes. Le choc des civilisations dominera la politique à l’échelle planétaire. Les lignes de fracture entre civilisations seront les lignes de front des batailles du futur. »

Le regretté Edward Saïd a répondu magistralement à ce tissu de préjugés et d’analyses superficielles et surtout caricaturales. Il écrit dans un article publié par Le Monde du 27 octobre 2001 : « la thèse du Choc des civilisations est un gadget comme « la Guerre des mondes », plus efficace pour renforcer un orgueil défensif que pour accéder à une compréhension critique de la stupéfiante interdépendance de notre époque »

Il est illusoire d’opposer deux entités aussi imbriquées l’une dans l’autre comme l’Occident et l’islam, simplement parce qu’il y a un héritage philosophique et scientifique qui est passé par le monde arabe et musulman. L’ignorer comme fait Huntington est une façon de leurrer les lecteurs. Edward Said rappelle que « L’Occident a puisé dans l’humanisme, la science, la philosophie, la sociologie et l’historiographie de l’islam, qui se sont déjà insérés entre le monde de Charlemagne et l’Antiquité classique. L’islam se trouve dès le début à l’intérieur, ainsi que Dante lui-même, grand ennemi de Mahomet, dut le concéder en plaçant le Prophète au cœur de son enfer. »
En plein centre de Bologne, dans l’église San Petronio, on peut voir, si on insiste une immense fresque du peintre Giovanni Da Modena datant de 1415 où le prophète Mahomet est entre les mains de Satan qui le tire vers l’enfer.
La haine d’aujourd’hui a des racines dans le passé lointain. Huntington ne fait que réveiller ces vieilles rancoeurs avec l’objectif de garantir la suprématie de l’Occident et de la défendre en ruinant les pays d’islam.

Ce serait trop simple de réduire les pays du Proche Orient au terrorisme ou à une religion. Il est vrai qu’il existe des antagonismes sérieux entre les modes de vie et les choix politiques des deux entités. Mais le choc des civilisations est davantage un slogan qu’une réalité, car les cultures sont mobiles, voyagent et s’interpénètrent. Elles n’avancent pas comme des blocs en béton armé. C’est fluide, c’est contagieux. En revanche, le choc des ignorances est une réalité largement répandue. C’est sur ce terreau que le terrorisme fonctionne, recrute, lave des cerveaux et agit en toute impunité puisqu’il est sauvage, masqué détournant la religion avec une facilité déconcertante et réussissant à remplacer l’instinct de vie par la pulsion de mort donnée ou acceptée.

Pour lutter contre le terrorisme, il faut que l’Occident devienne le leader des causes justes, allant jusqu’à promouvoir avec grand bruit les valeurs de démocratie et de liberté de manière honnête, sans arrières pensées. Il faut que ses intérêts passent en second plan. La thèse consistant à exporter la démocratie dans les Etats arabes ce qu’on a appelé « la démocratie au forceps) a démontré ses limites et aussi ses dangers. C’est ne rien comprendre aux mentalités proche-orientales ni au processus de cette valeur universelle. On n’impose pas la démocratie en occupant un pays, en déchirant ses structures et en semant le chaos qui se traduit par une guerre civile. La démocratie n’est pas une technique, un gadget, une sorte de pilule diluée dans l’eau. La démocratie est une culure, ne vision du monde, une façon d’être au monde et d’apprendre à vivre avec les autres. C’est une culture qui a besoin de temps pour que la population l’accepte et s’en imprègne. Une pédagogie au quotidien qui commence à l’école. Elle ne se limite pas à un bulletin de vote (le vote n’étant qu’une des manifestations concrètes de la démocratie) ni à une décision prise dans un bureau plein de militaires.

Il est certain qu’avec la justice rendue au peuple palestinien, une justice garantissant la paix aux deux peuples avec chacun son Etat, le terrorisme perdra beaucoup de sa virulence. Ensuite, régler au plus vite la question irakienne. Pour cela, il faudra revenir à Washington et exiger de Bush de réparer les immenses dégâts et crimes que sa politique a commis dans ce pays.

L’affaire pitoyable des caricatures du prophète Mohamed a montré combien le gouffre d’incompréhension, d’ignorance est grand entre l’Occident et le monde musulman. Les uns n’ont pas idée de ce qui peut blesser l’âme du musulman, les autres confondent presse et pouvoir et ne s’imaginent pas que la liberté d’expression est une valeur sacrée.

Se connaître c’est aussi se reconnaître, s’accepter et se respecter. Commençons par la culture, la politique suivra. L’Orient arabe a tant d’Occident en lui, dans son histoire, dans son savoir qu’il aimerait beaucoup que ces pays européens posent sur lui un regard, non de méfiance et de suspicion, non d’intérêts économiques et stratégiques uniquement, mais un regard qui serait curieux de sa culture et de sa civilisation, un regard juste, c’est-à-dire ne venant ni d’en haut ni de travers.

Tahar Ben Jelloun.