La dette de la France à ses "Indigènes"

un racisme "naturel" par Tahar Ben Jelloun

2006
 

La France en crise
Par Tahar Ben Jelloun

« La France, il faut l’aimer ou la quitter ». Ce slogan, copié des Américains, a été lancé par Nicolas Sarkozy dans sa pré-campagne pour les élections présidentielles de 2007. Mais cette idée ne lui appartient pas ; il l’a prise dans le discours du Front national. Cependant il n’est pas le seul à réclamer aux étrangers de choisir entre l’amour ou le charter. Un autre homme d’extrême droite, Philippe de Villiers prétend qu’il en est l’auteur. Lui aussi a commencé sa propagande en l’axant sur « le danger qui menace la France : l’islamisation ».
Quoiqu’il en soit, ce sont toujours les immigrés qu’on attaque, qu’on montre du doigt et qu’on jette en pâture aux gens aux penchants xénophobes bien marqués. Si les immigrés n’existaient pas, ces trois hommes politiques les auraient inventés pour pourvoir faire leur campagne électorale basée sur l’exploitation de la peur et de l’ignorance.
Le hasard a voulu qu’en même temps un film sur les soldats maghrébins et africains durant la seconde guerre mondiale soit projeté au festival de Cannes et ses acteurs récompensés par le jury. Entre 1939 et 1943, 363 000 hommes dits « indigènes » sont mobilisés par la France, puissance coloniale, pour se battre en Provence, dans les Vosges et en Italie contre les troupes allemandes et italiennes. Ils se sont battus au nom et pour la liberté, la liberté de la France occupée. Beaucoup sont morts sur les champs de bataille. Mais un grand voile d’oubli les a ensevelis. Comme s’ils n’ont jamais existé. Grâce à ce film, on a appris que le racisme français, celui qui considère les étrangers comme des êtres inférieurs, même quand ils donnent leur vie pour la France, est un réflexe quasi naturel. Ainsi nous dit le réalisateur Rachid Bouchareb qui s’est bien documenté avant de tourner son film : « Il y avait la solde métropolitaine et celle du soldat indigène qui était de moitié. C’étaient des citoyens de seconde catégorie. Certains hommes étaient en sandalettes, sans vêtements chauds en plein hiver. Ils ont toujours été en première ligne avec à leurs côtés, leurs chefs français pieds noirs aussi courageux qu’eux. » Non seulement la France les payait moitié moins que les autres soldats français, mais depuis 1960, les pensions des survivants ont été gelées.
C’est cette France qui aujourd’hui découvre ces vérités tout en applaudissant la nouvelle loi sur l’immigration présentée par Sarkozy. Et l’on s’étonne ensuite que les petits enfants de ces indigènes manifestent dans les banlieues pour que leur pays, la France, les reconnaisse et s’occupe de leur avenir.

Mais la France est sourde, elle refuse de lire son histoire récente et d’en tirer les conséquences. Elle s’enlise dans l’amnésie et croit pouvoir sortir de la crise qui la secoue depuis quelques années.
La France connaît des moments difficiles. Elle ne sait pas donner les réponses adéquates aux questions et problèmes que lui pose sa population. Exemple : vote négatif contre la constitution européenne du 29 mai 2005 dont les conséquences sont graves, révoltes des banlieues en octobre et novembre 2005, manifestations contre le projet du contrat première embauche présenté par Dominique de Villepin puis retiré par lui après deux mois de grèves et d’agitation dans les université, affaire Clearstreame, etc.
On a l’impression que le pays n’est pas dirigé, que le bateau vogue à la dérive, qu’il y a un manque de compétence dans l’exercice du pouvoir ; les citoyens refusent toute réforme parce qu’ils ont peur de perdre leurs acquis sociaux et pour certains des privilèges. Aucune flexibilité n’est possible. On parle de fin de règne pénible et tous les yeux sont déjà tournés vers mai 2007, date de l’élection présidentielle, comme si le futur président aura entre les doigts une baguette magique.
La France a-t-elle les ressorts nécessaires pour changer, pour s’adapter aux bouleversements mondiaux ? De plus en plus de jeunes talents quittent ce pays parce qu’ils s’y sentent à l’étroit. Ils préfèrent travailler et investir en Grande Bretagne ou aux Etats-Unis. Certains parlent de déclin et voient la place de la France dans le monde de moins en moins importante (presque partout l’anglais prend la place de la langue française) En même temps, les instituts culturels français dans le monde ont vu leur budget réduit de 20 % !
Pour que les mentalités changent, il faut leur tenir un discours vrai, sans démagogie. Or les hommes politiques sont plus préoccupés par leur image, leur égo, que par l’intérêt supérieur de la nation. Pendant ce temps-là, Jean-Marie Le Pen attend son heure. Certains sondages le voient de nouveau au second tour des élections présidentielles. Un dessin de Wiaz dans le Nouvel Observateur le montre en train de lire la presse où sont relatés les différents scandales de l’ère chiraquienne. Il dit à sa fille : « Marine, annule la campagne de pub du Front national ! ». C’est malheureusement son parti qui sort gagnant de cette grave crise qui mine la France.
Tahar Ben Jelloun