Guerre et Conséquences

à propos de la guerre contre le Liban Par Tahar Ben Jelloun

2006
 

GUERE ET CONSEQUENCES
Par Tahar Ben Jelloun


Même si la guerre s’arrête demain, ses conséquences s’étaleront sur des années. Le Maroc, loin géographiquement du Proche-Orient suit ces événements avec rage. Partout les écrans des télévisions satellitaires du Golfe montrent quasi en direct la mort frapper des populations civiles, la caméra s’attardant en particulier sur des enfants en morceaux. Ces images horribles, je ne pense pas que les télévisions occidentales les montrent. Mais comme dirait un observateur neutre, « c’est de bonne guerre ! ». J’ai reçu sur mon ordinateur des images insoutenables, un diaporama envoyé par des militants que je ne connais pas. Je n’ai pas eu le courage de les regarder jusqu’au bout. L’horreur est multipliée par cent quand elle passe par l’innocence même qu’est l’enfance. Personnellement je n’ai pas besoin de voir des corps déchiquetés par des bombes pour dire mon opinion.
J’ai vu aussi un reportage sur une famille à Haïfa qui vit dans la peur de recevoir une de ces roquettes tirées par le Hezbollah. La femme dit qu’elle a de la peine pour ces victimes innocentes, le mari n’est pas d’accord, il dit froidement « pas de pitié, c’est eux ou nous ». Cet homme doit faire partie des éradicateurs de Palestiniens. Leur thèse est simple : les tuer jusqu’au dernier. Ariel Sharon avait mis en place une série d’assassinats ciblés suivie par des invasions, des destructions de maisons, portant l’enfer jusqu’aux baraquements des camps.
Cette politique n’a fait que radicaliser davantage les Palestiniens et ceux qui les soutiennent comme le Hezbollah et le Djihad islamique. Cette politique et la guerre actuelle auront pour principale conséquence un développement du racisme et de l’antisémitisme. La haine va encore gagner du terrain et remplir des cœurs.
On peut dire qu’à partir du11 septembre 2001, le sort des Palestiniens était scellé. Il suffisait pour ruiner la résistance de tout un peuple de considérer chaque Palestinien comme un terroriste, un ennemi de l’Occident, un kamikaze tuant des civils. Ce ne sera plus l’occupé, l’humilié, le faible vivant dans des camps, sans Etat, sans frontières continues, sans sécurité qui sera secouru, mais un Etat surarmé, puissant politiquement, à la démocratie bien installée qui apparaîtra au monde comme un pays victime de terrorisme et à qui on donnera tous les appuis pour qu’il « se défende » comme vient de le dire G.W.Bush. La lutte contre le terrorisme devenant un alibi indiscutable.
Ce conflit ne cesse de se compliquer et de fatiguer les populations palestiniennes et israéliennes. Au moment où l’ombre de la paix apparaît au loin, une provocation –qu’importe d’où elle vient—surgit pour la torpiller. A croire que la paix n’est pas rentable. A croire que la coexistence n’est plus souhaitée par les uns et par les autres. Trop d’injustice, trop d’humiliation, trop d’intransigeance finissent par désespérer le monde. Mais le monde ne sait plus quoi faire pour mettre fin à cette tragédie.
Israël se défend mais il fait une erreur en attaquant un pays, un Etat indépendant, le Liban ; il détruit son aéroport civil, bombarde des quartiers où des dizaines de familles ont trouvé la mort. Israël se défend en semant la mort sans atteindre son objectif, celui « d’anéantir les Hizbollah ». Les Nations-Unies (les pauvres !) comme d’habitude essaient de trouver les mots qu’il faut pour dire les choses sans heurter la susceptibilité américaine.

Quelques manifestations de soutien aux civiles libanais sont organisées en Europe et même en Israël.
La ligue arabe (la pauvre !) s’est réunie au Caire pour finalement s’en remettre aux Nations-Unies. Divisés, les Arabes ne font rien pour sauver les Palestiniens, ce n’est pas nouveau. D’ailleurs cela fait longtemps que ces derniers n’attendent plus rien de leurs « frères » arabes. Ils savent que la plupart des Etats arabes sont empêtrés dans des difficultés politiques et que ces régimes ne sont pas populaires. En plus, les seules thèses qui semblent réunir une majorité d’Arabes sont des idéologies islamistes. L’amalgame est vite fait entre islamisme et terrorisme. Cela ne fait qu’exacerber les peurs et les haines.
Israël connaît parfaitement la situation. Il a opté pour la politique du pire entamée par Sharon et poursuivie par Olmert : Favoriser l’émergence du Hamas et du Djihad islamique pour neutraliser les laïques et refuser aux Palestiniens la paix qu’ils réclament, c’est-à-dire les négociations pour la paix. Israël ne discute pas avec un mouvement terroriste. Donc, il le combat, affaiblit Mahmoud Abbas, lui crée des difficultés qui handicapent et décrédibilisent son action, il met en marche la machine de destruction de son pire ennemi, le Hezbollah allié du Hamas. Il bombarde Gaza, enlève une partie du gouvernement, isole les camps et ouvre le front de guerre avec le Sud Liban puis la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah.
Là où on parle de résistance, d’autres voient du terrorisme. Les Palestiniens disent que n’importe quel peuple soumis à une telle occupation ne pourra pas ne pas résister et se défendre. Or l’histoire n’est pas lue de la même manière qu’on soit en Amérique ou à Gaza.
Les roquettes sur Haïfa prouvent qu’Israël, malgré sa force, est vulnérable. Il ne gagnera pas la guerre avec des bombardements, il gagnera la paix en acceptant le fait palestinien et en entamant des négociations sincères. Il gagnera la paix en acceptant les résolutions des Nations-Unies ce qui lui donnera le droit de réclamer du Liban d’appliquer la résolution concernant le désarmement du Hezbollah. Nous en sommes loin. C’est pour cela que les deux peuples doivent être séparés, non par un mur, un mur de haine, mais par des soldats des Nations Unies qui empêcheront que des roquettes tombent sur des civiles israéliens et que des bombes tombent sur des populations palestiniennes et libanaises.
Mais qui osera intervenir ? Qui osera avoir ce courage de dire la vérité aux uns et aux autres, que la guerre ne résoudra aucun problème, que le radicalisme religieux n’apportera pas la paix, que tôt ou tard ces deux peuples vivront côte à côte. Se reconnaître mutuellement s’impose, car tout le monde est fatigué par ce conflit qui dure depuis trop longtemps. Peut-être que trop de fatigue, trop de désespoir suscitent de l’énergie et l’éternel retour de la haine.
Tahar Ben Jelloun.