Réaction après le décès de Mahfouz

Par Tahar Ben Jelloun

2006
 

Mahfouz a prouvé que le réalisme en littérature est impossible, simplement parce que le réel, du moins celui de la société égyptienne, est plus étonnant, plus extravagant que toutes les fictions que l’imagination d’un être pouvait inventer.

Mahfouz a prouvé que le réalisme en littérature est impossible, simplement parce que le réel, du moins celui de la société égyptienne, est plus étonnant, plus extravagant que toutes les fictions que l’imagination d’un être pouvait inventer. C’était un observateur engagé, un voyageur immobile, un scrutateur pertinent qui était doué pour poser le regard juste sur une société complexe et qui se présentait sous de multiples visages. Mahfouz savait que derrière l’apparent, il y a un gouffre, des bas-fonds où se terre l’âme humaine, celle des gens ordinaires, celle des gens de peu, c’est-à-dire les gens qui vivent et meurent dans l’anonymat.
Comme Balzac et Zola, comme Tolstoï et Faulkner, Mahfouz a été le témoin de son époque, le témoin à l’écoute de son peuple, celui qu’il côtoyait quotidiennement dans sa rue, dans son café. Il n’avait pas besoin de faire le tour du monde. Le monde venait à lui avec ses joies et misères, avec ses blessures et ses espoirs, avec ses mendiants et ses princes.
C’est en étant humble, modeste qu’il a fait une œuvre monumentale, une littérature qui a essayé beaucoup de genres et de styles. Toute sa vie, il a été au service des mots. Il a été visionnaire et courageux. N’aimant pas les conflits, il avait appuyé l’accord de paix entre Israël et son pays en 1979. Des pays arabes l’ont puni pour cela. Ils ont eu tort, car ils ont confondu l’écrivain et la personne. Interdire les livres de Mahfouz ou les boycotter est une idiotie. Cela n’a pas atteint ses capacités créatrices, en revanche cela a certainement empêché des milliers de lecteurs d’enrichir leur imaginaire.
Son œuvre est heureusement là, parfois piratée, elle existe malgré les menaces des fanatiques et des censeurs. Elle fait honneur non seulement aux lettres arabes, mais à la littérature universelle.
On ne peut comprendre la société égyptienne si on ne lit pas Mahfouz.
Tahar Ben Jelloun.