Naguib Mahfouz

Par Tahar Ben Jelloun

2006
 

Mahfouz, celui qui voyait au-delà du visible.
Par Tahar Ben Jelloun.

Un grand silence plein de tristesse et de souvenirs vient de se poser sur Le Caire. Tout s’est arrêté le temps de réaliser que Naguib Mahfouz n’est plus. Comme dans « Le jardin du passé », la mort d’un personnage est signalé en peu de mots : « Le maître a quitté la maison. » L’homme de la rue, celui qu’il a observé toute sa vie, le garçon qui le servait dans son café traditionnel, l’ami, le voisin, le secrétaire ou l’étudiant qui venait le consulter pour l’aider dans sa recherche sur son œuvre, tout ce qui constitue le peuple cairote et bien au-delà est anéanti par le chagrin. Naguib Mahfouz était de ce peuple, de cette foule anonyme qui grouille dans les rues du Caire. Installé dans son café, il observait cette humanité avec un œil généreux, humain, parfois ironique, espiègle mais jamais méchant. Il était la voix et la mémoire de ces vies complexes, petites, grandioses, magnifiques et aussi modestes, c’est-à-dire portant en elles tout l’imaginaire d’un écrivain, un conteur, un témoin de son époque.
Balzac écrivait dans « Petites misères de la vie conjugale », « Il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l’histoire privée des nations ». Naguib Mahfouz qui fut grand lecteur de Balzac, Tolstoï, Zola, Conrad, Faulkner et bien d’autres correspond parfaitement à cette définition. Il a fouillé en scrutateur méticuleux sa société, son quartier, sa rue. Il a vu et perçu ce qui est derrière le visible, l’apparent. Avec une imagination créatrice exceptionnelle, il a su faire de la vie sociale de son pays le plus grand roman arabe jamais écrit. On ne peut comprendre l’Egypte sans Mahfouz, sans ses personnages en qui s’identifie tout lecteur. Il raconte des vies, ou plutôt des vies entières investissent la littérature et deviennent des références obligées pour comprendre le pays et ses complexités. Comme Balzac, comme Zola, il a été à l’écoute de son peuple, au service de ce peuple, sachant qu’il l’enrichissait et lui procurait toutes les possibilités pour faire de la littérature davantage qu’un regard sur l’époque, mais une part essentiel de la réalité quotidienne.
On a dit de Mahfouz qu’il faisait du roman réaliste. Quelle erreur ! Le réalisme n’existe pas, simplement parce que la vie et particulièrement la vie cairote est une fiction en elle-même, insondable, inépuisable où le drame côtoie la comédie, où les larmes coulent de joie ou de chagrin. Mahfouz n’avait pas besoin d’inventer des situations et des rôles extravagants. Il lui suffisait d’observer les êtres autour de lui. Ce sont eux qui l’ont nourri et ont fait de lui le plus grand écrivain arabe du vingtième siècle.
Il avait essayé tous les styles d’écriture y compris, dans les années soixante dix, le genre « nouveau roman ». Cela l’amusait. Sa langue, de classique et sage, au début, est devenue plus inventive, elle s’est adaptée à ce qu’il entendait dans les rues de son quartier qu’il ne quittait jamais. Pas besoin de voyager. On raconte qu’il a quitté le Caire une fois ou deux, pas plus. C’était un voyageur immobile, un explorateur de l’âme humaine, assis autour d’un café.
Son influence dans le monde arabe a été immense, surtout après la reconnaissance internationale du Nobel en 1988. Cette distinction a eu un effet symbolique important sur nombre d’écrivains arabes. Elle les a libérés, leur a redonné confiance dans leur audace et dans le travail de création. Ils n’écrivent pas comme lui, mais sa stature leur donne une ombre qui les aide à persévérer dans la « fouille de la vie sociale ».
Mahfouz était un homme qui détestait les conflits (il avait appuyé les accords de paix entre son pays et Israël en 1979). Alors que des islamistes fanatiques ont cherché à le tuer en le poignardant en 1994, il ne leur vouait aucune haine. Il savait que ce geste était dicté par l’aveuglement et l’ignorance. C’est peut-être pour cela qu’à la fin de sa vie, il a posé comme condition à la réédition de son roman « Awlad Haratna » (Les enfants de notre quartier) l’accord des oulémas d’Al Azhar. Ce roman qui n’est pas contre l’islam mais qui donne une vision assez libre de l’histoire des prophètes des trois religions monothéistes, a été publié en 1959 sous forme de feuilleton dans Al Ahram et sous l’instigation de l’éditorialiste Mohamed Hassan Haykel. En 1964 l’éditeur libanais Youssef Idriss le publie à Beyrouth dans Dar al Adab. Trois cheikhs religieux, Mohamed Al Ghazali, Sabek et Acharabachi protestent auprès de Nasser. Mahfouz s’engage de ne pas publier ce livre. Dar Achourouk qui a racheté l’œuvre complète de Mahfouz voudrait publier ce roman. D’où la polémique et surtout la parole donnée que Mahfouz ne veut pas trahir ! Le plus drôle dans cette histoire, c’est qu’on trouve sur les trottoirs du Caire une édition pirate de ce livre. Officiellement, le roman n’a pas été réédité ! Comme dit l’écrivain Gamal Ghitany, ami proche de Mahfouz, « c’est le comble de l’hypocrisie ».
Malgré l’âge, la maladie (diabétique depuis 1960), la perte de l’ouïe, Mahfouz n’a jamais cessé d’écrire. Le président de l’Union des Ecrivains égyptiens, M’hamed Salamawi, venait le voir tous les samedi et lui posait des questions. Mahfouz dictait et Salamawi écrivait. Ainsi sa chronique dans Al Ahram n’a été interrompue que par la mort.
Tahar Ben Jelloun.