Voilées, dévoilées

Qui y a-t-il derrière le voile? par Tahar Ben Jelloun

2006
 

Maroc : voilées, dévoilées, les femmes sèment le trouble.
Par Tahar Ben Jelloun

Il fut une époque au Maroc où le port du voile ne posait aucun problème. Les femmes s’habillaient en djellaba et mettait un voile non pas sur tout le visage mais sur la partie inférieure. On voyait une partie du front, les yeux et le nez. Le voile passait sur les lèvres. C’était plus une tradition qu’une prise de position politique ou religieuse. Ma mère se voilait ainsi, alors que ma grand’mère à cause de son grand âge, ne se voilait plus. Les femmes citadines cachaient leur chevelure, pas leurs formes. Quand les paysannes venaient en ville, elles s’enveloppaient dans un grand tissu blanc appelé « haïk » et tenaient ses deux pans entre leurs doigts au niveau du nez. En même temps de plus en plus de jeunes femmes sortaient habillées à l’européenne. C’était l’époque du roi Mohamed V qui, à son retour d’exil en 1956, n’hésita pas à montrer publiquement ses filles non voilées. Au même moment, Le président tunisien Bourguiba demandait aux femmes d’enlever leur djellaba qu’il appelait « cache misère »
Entre la fin des années cinquante et le début des années quatre-vingt, les Marocaines avaient dans leur majorité abandonné le port du voile. Elles portaient la djellaba et gardaient la tête non couverte. C’est avec la révolution iranienne et les discours démagogiques de Khomeyni que le voile a refait son apparition. Ma mère, ma sœur, mes cousines continuaient à ne pas se couvrir la tête si ce n’est avec un beau foulard retenant les cheveux. Quant au visage, plus jamais voilé.
En une vingtaine d’années, les choses ont bien changé. Quand j’étais à l’Université à Rabat (1965), aucune étudiante ne venait voilée, ni ne venait en djellaba. La mixité dans le milieu étudiant était naturelle et les garçons et les filles se fréquentaient sans cependant s’exhiber de manière outrageuse, un peu comme dans l’Italie ou l’Espagne des années cinquante si j’en crois les films de cette époque.
Aujourd’hui le paysage a changé. La moitié de mes cousines vont à l’université en jean’s, l’autre en robe large et voile autour de la tête. Ce n’est plus une question de tradition, c’est une attitude, une façon de marquer son identité culturelle. C’est une attitude de refus.
L’autre année je me trouvais en Tunisie pour des conférences dans les lycées et les facultés. Aucune fille n’était voilée. A la fin de mon intervention, deux jeunes filles vinrent me parler en baissant la voix de peur d’être entendues par des oreilles policières : « N’est-ce pas une question de liberté et du choix individuels que de s’habiller selon ses convictions ? Ici, nous voudrions porter le voile, mais cela nous est interdit, il n’y a pas de texte de loi, mais on est soupçonné d’être dans l’opposition ! ». Une professeur d’une cinquantaine d’années, habillées à l’européenne, me prend à témoin : « Avant on se battait avec nos mères pour sortir en chemisier et pantalon serré ; aujourd’hui je me bats avec ma fille qui veut porter le voile et se couvrir entièrement ! C’est le monde à l’envers. »
La Tunisie a fait une guerre sans pitié aux islamistes. Le Maroc a voulu jouer la carte de la tradition et de la modernité en même temps. Le paysage est mélangé, il est impossible d’affirmer comme l’a fait récemment un journaliste américain que « le Maroc s’islamise » (article d’Olivier Guitta, paru dans le Weekly Standard du 2 octobre 2006) parce qu’il a noté que de nombreuses marocaines se voilent. Mais le fanatisme n’a plus besoin de se cacher derrière la barbe ou le voile. Le terrorisme a renoncé à apparaître avec ces signes extérieurs.
J’ai établi avec l’aide d’une secrétaire (elle-même voilée) chez un ami médecin les différentes raisons qui font qu’en ce moment des Marocaines se voilent :
-Par conviction religieuse (la religion est en train de remplir le vide culturel du pays)
-Par mode (il y a des voiles qui misent sur l’élégance et même une sorte d’érotisme discret)
-Par précaution quand on fait un entretien d’embauche ou on se présente à un examen, on veut montrer qu’on est sérieuse.
-Pour avoir la paix avec les dragueurs qui considèrent que toutes les femmes sont susceptibles d’être des putes
-Pour obéir à ses parents
-Pour affirmer une identité différente par rapport à celle des Européennes.
-Par peur des commérages des voisins etc.
Par voile, il faut comprendre un foulard couvrant les cheveux et pas le visage (les femmes chrétiennes se couvrent la tête quand elles vont à l’église). Les femmes voilées du haut en bas avec une burka noire, celles qu’on appelle « Fantomas », sont excessivement rares.
Un certain islamisme est entré au Maroc par l’entremise des immigrés de Belgique et de Hollande. Par peur de perdre leurs filles, les pères les ont voilées et ce fut ainsi qu’on a vu dans les années 80 des familles entières se baigner à la mer, les hommes en maillot, les femmes toutes habillées. Loin d’eux l’idée qu’une robe qui colle à la peau dessine de manière évidemment érotique les formes de la femme !
La société marocaine n’a jamais été permissive. Elle a toujours tenu à sauver les apparences. Cela dit nous n’avons pas de crime d’honneur comme cela existe en Jordanie, en Libye ou dans certaines régions de la Turquie. On ne tue pas sa sœur pour avoir fréquenté un étranger. On se fâche, on la voile, mais on ne la tue pas.
Ce qui se passe en ce moment au Maroc est de l’ordre d’une confirmation d’identité. L’échec des idéologies politiques de gauche, la misère culturelle qui crée un vide, la dégradation de l’autorité parentale et de certaines valeurs font que des filles préfèrent le voile, ce qui leur procure une paix et peut-être même du bonheur. Il est pratiquement impossible d’évoquer la question de la laïcité en ce moment sur la scène publique marocaine. Les croyants perçoivent la séparation de l’islam et de l’Etat comme une agression contre leurs convictions, comme une trahison des origines. Pendant ce temps là, les télévisions satellitaires du Golfe déversent des tonnes de commentaires religieux faits par des hommes barbus ou des femmes voilées et à force de répéter que « notre identité est dans l’islam », plus personne n’ose affirmer autre chose. Enfin, l’idéal pour une famille marocaine en ce mois de Ramadan est d’aller le passer à la Mecque et à Médine. On appelle ce voyage « la Omra » (le petit pèlerinage). Des dizaines de milliers de couples sont partis cette année jeûner là-bas, une façon d’être en paix avec soi-même, et de mettre en échec toutes les angoisses du monde, ce qui est plus efficace que n’importe quel anti-dépresseur. Cela reste une question de liberté. On attend que cette liberté ne reste pas à sens unique et qu’on tolère ceux qui ont fait d’autres choix dans leur vie.
L’apparition de plus en plus fréquente du voile, veut dire que pour le moment ce sont les croyants constituant le paysage dominant.
Tahar Ben Jelloun.