Saddam : Mieux que la mort, la perpétuité

chronique parue dans Lavanguardia du 9 nov. 2006 et dans le magazine L'Espresso du 10 nov. Par Tahar Ben Jelloun

2006
 

Saddam : mieux que la mort, la perpétuité.
Par Tahar Ben Jelloun.

Dans son malheur, le peuple irakien a de l’humour. On raconte l’anecdote suivante : le jour du Jugement dernier, Dieu décide de faire défiler les dictateurs dans une rivière de sang. Le niveau du sang désignera la quantité de crimes commis par chacun d’eux. Passe devant Dieu, Hitler, Mussolini, Franco, Pinochet, Pol Pot et bien d’autres. Ils sont tous submergés par le sang qu’ils ont fait verser. Arrive le tour des Arabes. L’Egyptien Nasser qui était grand de taille avait du sang jusqu’à la ceinture, quant au syrien Hafez El Assad, il marchait sur la surface du sang sans qu’aucune goutte ne l’atteigne. Dieu interloqué, sachant que ce président a fait tuer plus de vingt mille opposants en l’espace d’une nuit à Hama, se tourne vers un de ses prophètes : comment est-ce possible ? On lui répond : il marche sur la tête de Saddam Hussein !

Il est certain qu’en plus des crimes que Saddam a commis il n’était pas très intelligent. Il était malin, fourbe mais pas intelligent du moins politiquement. Son voisin syrien, réputé pour son extrême dureté et intelligence politique que lui a reconnue Henry Kessinger, est mort dans son lit et a même réussi à transmettre le pouvoir à son fils, lequel a quelques difficultés en ce moment. Pourtant Hafez El Assad a été aussi brutal et autoritaire que Saddam qui se trouve aujourd’hui subir humiliation et déchéance, celles d’être condamné à mort par des juges irakiens même si ce tribunal siège sous la bienveillance de l’occupant américain. Il les fusille des yeux. On voit surgir de son regard un lance-flammes en leur direction, mais il est empêché par les barreaux.
On a dit que le verdict a été prononcé quelques jours avant les élections américaines, une façon de donner un coup de pouce à Bush de plus en plus embourbé dans un pays où l’Amérique n’avait rien à faire (en octobre 104 soldats américains sont morts en Irak, soit le bilan le plus lourd depuis janvier 2005).
Saddam voudrait être fusillé et non pendu. Astuce pour rappeler qu’il est toujours chef de l’armée irakienne, que son procès est celui d’un homme politique et non d’un vulgaire criminel. On pend les condamnés de droits communs pas les chefs d’Etat. Qu’importe, Saddam est apparu pitoyable et pathétique. Non, on n’a pas pitié de lui, mais ces images sont atroces ; elles ne sont pas dénuées d’arrières pensées politiques en direction du monde arabe.
Auguste Pinochet qui a été l’exécuteur des tâches criminelles dictées par Washington est reconnu aujourd’hui coupable de crimes, mais il jouit encore de protection et d’égards qui font qu’il mourra probablement dans son lit douillé. Il aura eu une vieillesse agitée mais tout compte fait en jouissant d’une certaine impunité. Il en fut de même pour Franco.
Avec le procès de Saddam, l’Amérique voudrait donner l’exemple. Elle envoie des messages à peine codés à certains dirigeants arabes comme le syrien par exemple. Le lendemain de l’arrestation filmée de Saddam et de son humiliation planétaire, le Libyen Kadhafi décida de régler jusqu’au dernier dollar les indemnités dues aux familles américaines des victimes des attentats de Lokherbie que ses services auraient commis. A raison de cent millions de dollars par victime, la Libye a déboursé la somme de 2,7 milliards de dollars. C’est le prix à payer pour ne pas faire partie de la liste des « Etats voyous ». En même temps il a ouvert son pays à cette Amérique dont il avait subi quelques années auparavant des bombardements décidés par R. Reagan. Il a compris qu’il fallait être en bons termes avec les puissants ce qui ne l’empêche pas de continuer à exercer une sorte de dictature étrange sur son peuple.
Cela étant nous savons que l’action américaine en Irak n’a apporté au peuple irakien ni la paix ni la démocratie. Bien au contraire, ce pays est devenu un laboratoire pour le terrorisme international en plus d’une guerre civile dont on ne mesure pas encore toute la gravité et toutes les conséquences.

Débarrasser ce pays de son dictateur a été finalement lourdement payé par des centaines de milliers de civiles.
Tout cela à cause d’un fou furieux qui a décidé un jour d’occuper le Koweit. Il n’en avait pas besoin, mais sa mégalomanie, sa jalousie et son appétit de reconnaissance l’ont précipité dans un gouffre dont il subit aujourd’hui les conséquences. Il faut dire qu’il a cru les Américains, qu’il a été manipulé par des Européens notamment en l’encourageant à déclarer la guerre à la jeune république islamique d’Iran, une guerre stupide qui s’est soldée par des millions de victimes de part et d’autre.
Le voilà aujourd’hui au box des accusés, en colère et on le comprend si on fait l’effort d’analyser son cas objectivement. Il s’est trompé sur toute la ligne et on l’a trompé souvent. Mais ce fils de paysans est né dans un pays de violence, un pays rude où les crimes d’honneur sont fréquents, où l’individu en tant que personne n’est pas reconnu. Saddam a gouverné comme un chef de tribu et c’est sa famille, son clan qui l’ont soutenu jusqu’au bout. Le procureur a requis la peine de mort contre son demi frère, contre l’ex-vice-président et contre l’ancien président du tribunal révolutionnaire, tous des gens de son clan.
Son système est archaïque, primaire et violent. Il est allergique à la modernité, c’est-à-dire à l’émergence de l’individu en tant que liberté et responsabilité, une modernité qui est impensée et impensable par un homme qui croit qu’on résout les problèmes en éliminant physiquement ceux qui les posent. Sa structure mentale est incapable de fonctionner autrement. Il a une sorte d’infirmité qui le met en porte à faux avec lui-même. C’est pour cela qu’il apparaît hébété dans les séances du tribunal.
Au fond de sa geôle, il doit penser qu’il est une victime, un chef d’Etat innocent et incompris par cet Occident qu’il a servi et dont il a souvent suivi les directives et servi les intérêts notamment dans le domaine de l’armement. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. C’est un dictateur quasi naturel comme un jus de fruit tombé de l’arbre, mais ce qu’il ne sait pas c’est que ce jus donne la mort, il est empoisonné. Il a exercé son pouvoir comme s’il était prédestiné à cela. Au départ, il y avait un projet de société, socialiste et laïque. La philosophie du parti Baat est une théorie inspirée d’un certain marxisme light. Mais dès qu’il est parvenu au pouvoir, il a oublié les textes, les projets et s’est doté d’un arsenal d’armes très important. Avec le pétrole et un service de renseignements d’une redoutable efficacité, Saddam croyait que plus rien ne pouvait l’empêcher d’avancer. Il était devenu trop riche et croyait qu’il était puissant. D’où l’occupation du Koweit et les deux guerres qui s’en suivirent. Il a commis beaucoup de crimes et aussi beaucoup d’erreurs que son frère ennemi, Hafez El Assad n’aurait jamais faites. Etre dictateur n’est pas donné à n’importe qui, encore faut-il être assez froid, assez perspicace, assez coriace et intelligent pour diriger l’empire du crime. Il aurait dû prendre exemple sur la mafia, sur ces potentats tout puissants qui n’apparaissent jamais et qui exercent un pouvoir terrifiant. Mais Saddam était une brute et un politicien médiocre. Il répandait la peur et la terreur ; il lui arrivait de tuer de ses propres mains. Il était satisfait de lui-même et pensait que plus personne n’était capable de lui résister. Il n’a jamais pensé qu’un jour la justice le rattraperait et le condamnerait à être pendu.
Cette sentence concerne sa responsabilité dans la mort de 148 habitants chiites de la localité de Doujaïl, exécutés après avoir été déportés et torturés en représailles à un attentat manqué contre un convoi présidentiel en 1982. D’autres procès pour d’autres crimes et massacres sont prévus. S’il est pendu, il va falloir le faire ressusciter pour le recondamner à mort de nouveau. Cet homme mérite plusieurs morts, mais la civilisation et la modernité refusent la peine de mort. La communauté européenne vient de le dire. Saddam va croire l’interpréter comme un signe de pardon ou pire d’innocence. Il est loin de savoir que le refus de pratiquer la peine de mort est un haut signe de la civilisation des droits de l’homme. Il pensera que les Européens le comprennent et veulent sauver sa tête. Non, il faudra que quelqu’un lui explique que sa culpabilité est immense et qu’il mérite de moisir à vie dans une prison. Il faudra le condamner à la perpétuité et qu’il vive dans la déchéance qu’il mérite pour que certains de ses disciples qui ont manifesté leur colère à l’annonce de la sentence ne puissent en faire ni un héros ni un martyr.

Tahar Ben Jelloun.