Entretien avec TBJ réalisé par Jean-François Clément d'après une conférence donnée à nancy

Par Tahar Ben Jelloun

2006
 

Rencontre organisée le 22 mars 2006 entre des lycéens
du Lycée Henri Poincaré de Nancy
et Tahar Ben Jelloun

- Vous venez de publier un roman sous le titre de Partir. Comment ce titre sera-t-il traduit dans d’autres langues ?
Tahar Ben Jelloun : — J’ai reçu récemment, à propos de ce point, des demandes de la part des traducteurs. Car la langue française a ceci de particulier qu’elle tolère des polysémies pour ses verbes. Ainsi le verbe « partir » a-t-il plusieurs sens distincts puisque le verbe fut tout d’abord pronominal avant d’adopter la forme simple qu’on lui connaît aujourd’hui. Ce verbe peut aussi bien signifier s’en aller que mourir, provenir de quelque chose, passer de l’immobilité au mouvement ou être acheminé vers une destination. On comprend l’embarras des traducteurs qui me demandent de préciser le sens qu’ils auront à choisir pour leur traduction. Donc la traduction, à commencer par celle du titre, est déjà un exercice difficile. En allemand, le titre est « Vasteen » qui signifie aussi bien partir qu’être abandonné. Les Espagnols ont gardé le titre français, quant à l’éditeur italien il a choisi « corps à vendre ».
Mais il faut aussi comprendre pourquoi les gens décident, un jour, de partir. Ceux qui quittent l’Afrique pour aller en Europe ont des images de ce continent. Ils vont, par exemple, vers cette société française caractérisée par sa laïcité, qui n’est pas le refus des religions mais le respect des religions, sans toujours savoir que c’est là un provisoire point d’arrivée de luttes anciennes qui ont produit des règles de convivialité, ce qui fait que nous vivons en Europe dans un cadre où il fait bon vivre malgré les problèmes du chômage et de précarité. Il y a là des sociétés qui ont eu la chance d’avoir réussi leur parcours.

— Dans une de vos biographies, j’ai appris que vous vous étiez nourri de poésie surréaliste, de textes nietzschéens et de poètes turcs. Par ailleurs, on vous dit « passeur de cultures ». Est-ce que le fait d’être perçu comme « passeur de cultures » entre le monde occidental et le monde oriental correspond bien à ce que vous êtes ?
Tahar Ben Jelloun : — Ce serait très prétentieux de ma part de dire que je suis un « passeur de cultures ». C’est Bernard Pivot qui a utilisé cette expression. Sachez une chose qui est très importante. Le fanatisme, en général, n’aime pas les « passeurs ». Ceux qui font le lien entre deux cultures, ceux qui essaient de faire dialoguer deux cultures, sont ceux-là même qui sont considérés comme étant des ennemis. Par exemple, en Algérie, on a commencé par assassiner Tahar Djaout, un écrivain francophone qui était la douceur même. Cet homme était un vrai militant de ce passage entre deux cultures. C’est très noble que d’être un passeur, que de faciliter, plus que des contacts, la connaissance et le savoir venus de deux cultures différentes. Le tourisme est un passage superficiel. Quand on lit les poètes ou les romanciers d’un peuple étranger, on se nourrit et on peut mieux définir ce peuple que par la simple lecture d’un guide touristique.

- Vous avez vécu, dans votre pays, l’arabisation de la philosophie. Peut-on dire que le gouvernement marocain a sa part de responsabilité dans la montée de l’islamisme ?
Tahar Ben Jelloun : — C’est une bonne question. J’enseignais la philosophie selon le programme français. On dépendait, en effet, de l’Université de Bordeaux. Mais le ministère de l’Intérieur a cru bien faire en arabisant l’enseignement de la philosophie et en supprimant les références aux textes dits « subversifs ». C’est pour cette raison qu’en 1971 je suis parti en France. À cette époque, l’islamisme n’existait pas. Sa première manifestation sur la scène politique n’a eu lieu qu’en 1978 lorsque Khomeïny instaura sa révolution obscurantiste et totalitaire. Le fait de remplacer la philosophie par l’étude de la pensée islamique, et cela sans critique, était une façon pour le gouvernement d’empêcher l’éveil des consciences. Ceux qui ont pris la responsabilité de cette réforme ont donc formé des enseignants spécialisés dans la pensée islamique. Cela et pas seulement cela, a donné l’islamisation dont l’on voit aujourd’hui au Maroc les conséquences.

- Votre écriture poétique vous vient-elle naturellement ou vous inspirez-vous d’auteurs étrangers ou français ?
Tahar Ben Jelloun : — Pour écrire, il faut lire énormément. Il faut se nourrir de la production des autres. Je lis ainsi beaucoup de poésie. D’abord, j’aime cela et la poésie est une substance fondamentale de la littérature. J’avais commencé par lire les classiques quand j’étais au lycée Regnault de Tanger. J’empruntai des livres à la bibliothèque française et j’ai été contemporain de la naissance du livre de poche. Ce fut une révolution extraordinaire. Ce fut la découverte d’une nouvelle façon de faire circuler le livre avec la multiplication des livres bon marché. Cela a été, pour moi, un élément essentiel. Le premier livre que j’ai acheté, il était publié par Hachette, a été fondamental pour ma formation littéraire. J’ai commencé ma lecture des poètes par Éluard, puis il y eut Aragon, René Char, etc.

- Qui vous lit au Maroc ? S’agit-il des classes les plus cultivées ou d’autres groupes sociaux, par exemple les plus riches ?
Tahar Ben Jelloun : — Au Maroc, les gens qui ont de l’argent se plaignent car le livre coûte cher et ceux qui veulent lire se plaignent également car ils ne peuvent pas s’acheter des livres qu’ils souhaitent pouvoir lire. Mon éditeur français fait une édition spéciale pour le Maghreb qu’il propose à un prix correspondant au pouvoir d’achat du lecteur mahgrébin. Cela dit, je pense être plus lu par les jeunes que par des intellectuels. Si vous entrez dans une maison bourgeoise ou petite bourgeoise marocaine, vous voyez immédiatement que les gens ont la télévision, mais pas de bibliothèque. C’est une question d’évolution des sociétés. Ceux qui aiment la lecture sont rares. Et ce fait est général dans le monde arabe où les problèmes politiques ont entraîné une crise culturelle énorme. On lit beaucoup moins aujourd’hui qu’autrefois. Un fait significatif : le réseau des libraires est très peu important dans le monde arabe en général et au Maroc en particulier. À Tanger par exemple, il y a une librairie, je dirais une librairie et demie et des kiosques qui diffusent aussi des livres. Il n’y a pas beaucoup de libraires, six seulement, à Marrakech, une dizaine à Casablanca et cela pour trente millions d’habitants. La librairie est, au Maroc, un lieu rare, presque de grand luxe.

- Vous n’écrivez pas en arabe car, avez-vous dit, cette langue est une langue sacrée. Cela ne vous dérange-t-il pas, dans ces conditions, qu’il y ait des traductions arabes de vos livres ?
Tahar Ben Jelloun : — Je vois à quel texte vous faites allusion. Mais il y a un malentendu. Je crois qu’on peut tout exprimer dans toute langue quelle qu’elle soit. La langue arabe est intimidante, disais-je car c’est la langue du Coran. On n’ose pas agir sur elle comme d’autres l’ont fait dans d’autres cultures. Ainsi Céline a perturbé très violemment la langue française. La langue arabe résiste à cause de la présence d’un texte sacré. Personnellement, je suis incapable d’écrire en arabe. Mais mes livres sont traduits en arabe. Mais il arrive que ce soit clandestinement (c’est de la piraterie) et cela dans des pays qui, comme la Syrie ne respectent pas les droits d’auteur. De plus, les auteurs arabes francophones sont souvent très mal traduits puisque les traducteurs ne se réfèrent pas aux auteurs et sont choisis par le pseudo éditeur, je veux dire pirate, parmi les moins chers. La Syrie est un État et policier qui ne respecte pas les droits de l’homme et donc pas les droits d’auteur. Dans L’Homme rompu, le récit montre comment un homme est poussé à la corruption par sa femme. Des phrases entières disparaissent de la traduction. Les « traducteurs » coupent aussi ce qui se réfère au sexe. Ils considèrent ainsi qu’une œuvre littéraire est un livre comme les autres. On en revient à la crise de la culture qui sévit dans le monde arabe contemporain. Or ce même monde a été à l’apogée de la civilisation du IXe au XIe siècle et il a apporté à l’Occident ce qui lui a permis de se développer aujourd’hui. Cet âge d’or arabe n’existe plus. On est dans une phase de décadence arabe.

- Comment cela s’est-il passé dans le camp de rééducation où vous avez été envoyé après le soulèvement de Casablanca en 1965 pour vous et les autres ?
Tahar Ben Jelloun : — J’avais 21 ans. Il y avait trois choses terribles dans ce camp situé d’abord à El Hajeb , ensuite à Ahermoumou. On ne savait pas si on allait en sortir un jour. Ensuite, ma licence de philosophie a été interrompue brutalement et enfin, nous étions maltraités. Il y avait, peut-être aussi une quatrième chose que l’on pourrait dire : c’est le sens que cette brimade a pu avoir pour nos parents et pour l’opinion publique. Nous avions été envoyés là-bas pour faire un service militaire. On transportait des pierres sur des kilomètres et cela pendant une semaine pour construire un mur qui était ensuite détruit. On nous tabassait de temps en temps. C’était bête, mais nous avions surtout peur parce que nous pensions que nous ne nous en sortirions jamais. Nous étions dans un lieu où il n’y avait pas de loi. Et surtout, nous savions qu’il y avait des tensions politiques très sérieuses dans le pays. On nous a néanmoins libérés en 1968. Or qui pouvait penser que ces officiers qui nous avaient brimés seraient ceux qui feraient le premier coup d’État du Maroc indépendant en 1971 ? En même temps, cette expérience douloureuse est ce qui m’a déterminé à écrire. J’ai consigné, durant cette période d’épreuves, dans un petit carnet un long poème que j’ai donné par la suite à une revue de poésie, Souffles, qui l’a publié. C’est quand on a subi une expérience très dure que l’on peut devenir écrivain. C’est Jean Genet qui disait que « Derrière les œuvres de Van Gogh ou de Rembrandt, il y a un drame ». Le confort anesthésie l’imagination et la création. C’est bien pour vivre. Si l’on veut exprimer la condition humaine, il vaut mieux être en contact avec ses douleurs qu’avec ses satisfactions.

- Vous venez de dire qu’il y a une censure au Maroc.
Tahar Ben Jelloun : — Non, pas au Maroc, mais en Syrie. Mes livres n’ont jamais été censurés au Maroc.

- En France, vous êtes reconnu par les milieux littéraires, vous avez même obtenu, dans ce pays, un grand succès, mais au Maroc, avez-vous la possibilité de présenter vos œuvres ?
Tahar Ben Jelloun : — Au Maroc, je n’ai aucun problème pour le faire. Ainsi j’étais, il y a 5 semaines, au Salon du livre de Casablanca et ma présence n’a posé aucun problème. Il y a dans ce pays un nouveau régime qui se veut démocratique. Certes ce programme de démocratisation ne s’établit qu’avec des aménagements et des lenteurs. Mais on peut d’ores et déjà dire que la situation actuelle n’a plus rien à voir avec le Maroc d’Hassan II. Il faut le dire car il est rare de voir un chef d’État dans le monde arabe ouvrir les dossiers des années de plomb, faire témoigner les victimes de la répression à la télévision, permettre au Maroc de lire ces pages terribles de son histoire pour que plus jamais cela ne se reproduise, ensuite l’Etat a indémnisé ces mêmes victimes. C’est important surtout pour les familles qui ont jadis perdu un de leurs membres au cours de cette phase de l’histoire. Il y a un deuxième point positif qui est le code de la famille. Certes, ce code n’est pas idéal, mais il faut dire qu’il est beaucoup mieux que celui qui existait avant. On est donc en train d’apprendre la vie démocratique même si ce processus est très lent. Par ailleurs, en ce qui concerne ma relation avec le pays il est de fait que je n’ai pas beaucoup de liens avec les intellectuels sur place. Je vais donc dans les écoles, les Universités. En général, on me reproche de ne pas écrire en arabe.

- Vous faites allusion au développement actuel de la société civile au Maroc.
Tahar Ben Jelloun : — Les sociétés civiles ont commencé à exister avant Mohammed VI. Ce sont surtout des associations de quartier qui forment cette société civile et cela dans tous les domaines. Elles sont tenues principalement par les femmes qui en sont les militantes permanentes. Par exemple, il existe une association de femmes qui recueille les enfants abandonnés. Il y a aussi une association de femmes qui vont dans les campagnes pour rescolariser les petites filles que les paysans retirent de l’école. Car les pères empêchent les filles d’aller à l’école. Il y a aussi des associations qui viennent en aide aux malades du sida, d’autres qui prennent la défense des droits de l’homme, mais aussi des droits de la femme. Car, s’il existe une nouvelle moudawwana, un nouveau code de statut personnel et les mentalités ne suivent pas forcément. Aussi des associations veillent à ce que la justice soit faite selon les principes nouveaux récemment édités. Cette société civile est autre chose que les partis politiques traditionnels qui n’ont pas réussi à avoir une vraie assise populaire. Ces associations mènent un vrai travail sur le terrain et elles ont une action qui n’est pas idéologique. Ce ne sont pas des associations de droite ou de gauche Elles essaient simplement de sortir le pays de ses problèmes. Mais c’est aussi dans ce créneau que l’islamisme va se glisser. Dans les hôpitaux, les islamistes, par exemple, aident les gens, ce qui est, pour eux, une façon de se glisser dans différents milieux pour avoir une clientèle électorale.

- On a, parfois, fait une comparaison entre Mohammed VI et le roi Don Carlos. Cette comparaison vous choque-t-elle ?
Tahar Ben Jelloun : — . La monarchie marocaine est active, elle n’est pas symbolique. Elle fait de la politique. On n’est donc pas arrivé à un stade où le roi ne serait que le représentant de la nation. La monarchie s’implique dans le développement du pays. Cela n’a rien à voir avec les monarchies européennes. Il viendra un jour où le roi serait un arbitre, où le premier ministre et le gouvernement auront vrai pouvoir et feraient leur travail. On n’en est pas là.

- La jeunesse marocaine tient une place centrale dans votre dernier roman. Mais elle est aussi présentée comme étant décadente, débauchée et comme pouvant se laisser aller à tous les plaisirs. Cette description s’inscrit-elle dans le cadre du nouveau Maroc de Mohamed VI ?
Tahar Ben Jelloun : — Il y a toujours eu une jeunesse vivant sur les bords ou en marge de la société. Je parle dans mon roman d’une jeunesse désespérée, de celle qui ne trouve pas de travail et qui perd un petit peu ses repères et ses valeurs. Quand on passe son temps au café à voir passer les gens ou à scruter les lumières espagnoles au loin, de l’autre côté du détroit, ce qui se révèle, ce ne sont pas nos qualités. Cette jeunesse ne demande pas mieux que de participer au développement du pays. Je parle donc, dans mon roman, de ceux qui vont vers la vie facile. Je ne porte pas de jugement sur ce point. Dans une société comme celle du Maroc, la facilité est un des chemins que prennent les jeunes. Mais un de mes personnages lutte jusqu’au bout. Un second, Azel, le fait aussi, du moins au début, mais il prend une vraie raclée de la part de la mafia et il en ressent un dégoût envers son pays. Ceci fait qu’il est ensuite prêt à partir à n’importe quel prix. C’est ainsi qu’il accepte de le faire avec Miguel, un homosexuel, un homme qui l’aime, qui n’est pas méchant, mais Azel n’est pas dans cette sexualité-là. On a là un éclairage sur la perversité qui peut exister dans la société.

--Avez-vous vu le film de Laïla Marrakchi, Marock ? Qu’en pensez-vous ?
J’ai trouvé qu’il reflétait assez bien la jeunesse dorée, déjantée et schizophrène, mais son but n’est pas de parler de la jeunesse marocaine dans son ensemble. Dans ce film, il est question seulement de ceux qui ont tout. Le film donne une image critique de cette jeunesse, mais aussi de l’intolérance qui peut exister dans le Maroc où certains, par bêtise, peuvent condamner le rock, d’où le jeu de mots « ma rock », « interdiction de danser le rock ».
Tahar Ben Jelloun : — Effectivement, dans ce film, il n’y a pas beaucoup de tolérance, il faut dire la vérité. Dans Histoire et utopie, Cioran disait qu’« au sortir de l’adolescence, on est par définition fanatique ». La cinéaste Laïla Marrakchi s’est occupée de ce qu’elle connaissait le mieux, son propre milieu, cette minorité qui vit en marge de la société et à côté du fanatisme et de l’islamisme. C’est un peu comme le film Les Tricheurs de Marcel Carné, qui fut produit à la fin des années cinquante. Aujourd’hui le film fait rire. Je l’ai vu, je m’en souviens, en 1960 à Tanger. On parlait alors des « blousons noirs ». Il s’agissait d’évoquer la jeunesse d’après-guerre, celle qui n’avait pas de cause à défendre. Toute société a une jeunesse dorée qui se perd dans le confort personnel. Cela existe partout. Mais chez nous, au Maroc, cela veut dire beaucoup de choses. Nous ne sommes pas arrivés à un état où nous pouvons nous permettre de gaspiller ce capital humain essentiel qu’est la jeunesse. Notre jeunesse mérite davantage d’attention et d’intérêt. Elle est dynamique et ne demande pas mieux que de travailler, mais comme mon personnage Azel, certains sont à la dérive.

- Le film a été censuré par peur de l’effet qu’il pouvait avoir sur les classes moyennes. Car elle existe bien, cette jeunesse des lycées français qui profite de la vie. Et il est vrai qu’il n’y a pas cette volonté unanime d’avancer vers le progrès au Maroc. Chacun, dans les classes les plus riches, vit dans le confort sans se soucier du reste de la population. Il y a donc frustration et montée de l’islamisme.
Tahar Ben Jelloun : —Non, à ma connaissance le film n’a pas été censuré.. Il y avait déjà, autrefois, des privilégiés dans la société marocaine qui fréquentaient les lycées français. Ils avaient un plus par rapport à ceux qui allaient dans les lycées publics marocains. C’est là une forme d’opposition entre les classes sociales. On n’en parle pas, mais elle est là la lutte des classes. La mondialisation a permis à ceux qui ont les moyens de s’enrichir toujours un peu plus et elle fait que les pauvres restent pauvres. Selon des statistiques récentes, un tiers de la population marocaine demeure pauvre. Il sera donc difficile de rétablir l’équilibre.
Et, en même temps, le Maroc d’aujourd’hui est plus vivant que celui d’il y a trente ans. Le Marocain ne s’installe pas sur le bord d’un mur pour lui éviter de tomber comme en Algérie. Les Marocains sont toujours en train de chercher une astuce pour s’en sortir. Il faut dire que les syndicats n’ont pas joué leur rôle. Et c’est triste, car j’ai peur que le Maroc ne se développe pas réellement et finisse par adopter le modèle égyptien. Ceci signifie qu’il y aurait une pagaille permanente avec une bipolarisation de la société qui comprend, d’un côté, les riches qui s’enrichissent, ceux qui ont de l’argent, et, de l’autre, le reste qui doit se débrouiller. Ceux qui ont aujourd’hui le Maroc entre leurs mains doivent faire ce qu’il faut. Le Maroc, ce sont les Marocains, ce n’est pas une abstraction. Dernièrement, quand je parlais dans mon livre des diplômés-chômeurs, j’ai vu, dans la presse marocaine, un reportage sur ces diplômés car certains d’entre eux ont essayé de se suicider en se jetant de l’essence sur eux-mêmes. Cela montre un désespoir profond mais il y a aussi une demande faite aux pouvoirs publics pour que ceux-ci leur trouvent du travail. Je pensais, auparavant, qu’il y avait de moins en moins des diplômés-chômeurs, mais, en lisant cette enquête, je me suis rendu compte que ce groupe n’a pas cessé d’augmenter.

- Vous parlez beaucoup de la jeunesse au Maroc. Ici la jeunesse maghrébine a du mal à s’intégrer. Que préconisez-vous pour que cela s’arrange ?
Tahar Ben Jelloun : — Il y a deux problèmes différents dans votre question, car il faut distinguer les Marocains venus du Maroc et les enfants de Marocains nés en France. On ne peut pas « intégrer » ceux qui sont déjà français. On a pu observer récemment une erreur que les politiques ont commise. Ils ont, en effet, considéré que les émeutes de banlieues n’étaient que des émeutes d’étrangers. Sarkozy a même dit, à cette occasion : « je vais les renvoyer chez eux ». Mais chez eux, c’est la France. Car la plupart de ces jeunes sont des citoyens français. Cette jeunesse s’est exprimée de manière violente et elle a voulu dire quelque chose de très précis : « nous sommes là, nous existons, nous sommes les enfants de la France ». On est un peu comme dans toutes les familles où il existe un ou deux bâtards. Ils surgissent à un moment, en particulier lorsqu’il est question d’héritage, et ils disent : « nous sommes là ». Ici ce sont des Français, mais de deuxième catégorie, de deuxième choix. Là est le scandale, l’origine de tous les malentendus et des injustices.

- Ils sont aussi restés trop longtemps entre eux, c’est ce qui explique qu’ils soient si mal intégrés.
Tahar Ben Jelloun : — On les a laissés entre eux. C’est vrai. Mais c’est aussi parce qu’on n’a pas essayé de changer l’habitat qui était le leur. Cela joue un rôle essentiel. Si vous entassez des gens dans des HLM et que vous ne leur offrez pas les moyens de vivre décemment, ils fabriquent des délinquants. Personne ne s’intéresse à eux sauf quelques dealers et, de temps en temps, les services sociaux. L’État français, de fait, a abandonné ces personnes. Aussi les émeutes ont-elles été un appel au secours et non une contestation politique du pouvoir.


- Il y a bien des réponses politiques pour améliorer l’habitat des banlieues. On a parfois eu le projet de faire sauter des barres d’immeubles et cela se passe très mal.
Tahar Ben Jelloun : — D’abord, il faut trouver du travail à ces jeunes, il faut les occuper, les motiver pour qu’ils fassent de leur quartier un quartier vivable. Je suis contre les discriminations, qu’elles soient positives ou négatives, car c’est une concession qu’on fait au racisme. Il faut travailler les mentalités et être très vigilant sur l’embauche. À capacité égale, on ne peut refuser quelqu’un pour la couleur de sa peau ou son origine ethnique. On a eu un débat avec des chefs d’entreprises à ce sujet. Le patron d’Axa est favorable au fait de pousser ces jeunes, mais il disait avoir un directeur des ressources humaines qui ne recrute pratiquement pas de personnes d’origine maghrébine ou africaine. Or je ne peux pas le punir pour cela, ajoutait ce patron. Il est évident qu’il n’y a pas de raison qu’un Français soit pénalisé parce que ses parents furent des immigrés. Sarkozy est lui aussi un enfant d’immigrés. Il a gommé cet aspect de son itinéraire lorsqu’il le rapporte aux médias. Et pourtant, d’un point de vue identitaire, il est comme les enfants maghrébins sauf que ses parents se sont installés à Neuilly tandis que les parents des autres se logèrent à Clichy-sous-Bois.

- Pourquoi, dans ce cas, n’avoir pas intitulé votre roman Rester ?
Tahar Ben Jelloun : — Le message de mon roman est clair : partir n’est pas la solution. Je souhaite que les conditions soient réunies pour que les jeunes et les moins jeunes ne risquent plus leur vie pour aller en Europe. Je souhaite qu’il y ait une coopération pour que les pays du sud donnent du travail à leurs concitoyens. Cela doit être négocié dans la dignité et non dans l’humiliation. En clair, je suis pour que l’immigration s’arrête. Pour cela, les pays européens doivent investir et donc cesser de donner de l’aide, ce qui est un piège. Il faut sédentariser ceux qui peuvent avoir le souhait de partir. Le coût de l’émigration clandestine qui s’opère dans des conditions tragiques est très important et cette émigration n’enrichit que la mafia qui se « sucre » là-dessus.

- Mais il y a aussi les banlieues.
Tahar Ben Jelloun : — C’est un problème franco-français. Sarkozy croit tout résoudre par la sécurité. Ce n’est pas là qu’est la solution. Il y a certes les questions posées par la drogue, la délinquance. Dans ce cas, on peut ou tourner en rond ou trouver des projets pour insérer cette jeunesse de manière efficace dans la société française.

- L’émigration est-elle favorable selon vous ?
Tahar Ben Jelloun : — Ce n’est pas un plaisir. Je ne connais personne qui le pense. Partir de chez soi, ce n’est jamais une partie de plaisir. Perdre le contact avec son pays, sa société, ce n’est pas une promotion sociale. Certes, cette émigration a rendu des services énormes à des millions de gens puisqu’elle a permis de faire vivre leurs familles restées au pays. L’idéal serait de nouer des échanges dans la liberté et non pas dans le besoin. Aujourd’hui, on trouve des milliers de jeunes français qui préfèrent investir en Grande-Bretagne ou aux États-Unis ou ailleurs. Ils pensent simplement que les systèmes anglais ou américain leur sont plus favorables. Cela n’a rien à voir avec l’émigration de la misère. Il faut s’attaquer à la misère et non pas aux émigrés.

- J’ai lu votre autre roman Les Yeux baissés. On y trouve un récit qui concerne une jeune fille et qui est comme une histoire dans l’histoire. N’était-elle pas un peu vous ?
Tahar Ben Jelloun : — Flaubert a déjà répondu à cette question. Mais non ce n’est pas moi. Certes, j’ai pas mal observé les enfants de l’immigration. J’ai donc imaginé une petite fille partie d’un village, où il n’y avait rien, qui arrive à Paris. Comment, par son intelligence, va-t-elle recréer le temps, sa culture ? Comment va-t-elle apprendre à vivre ? Cette histoire fonctionne un peu comme une métaphore de la volonté. Il faut se battre et rien n’est donné. Instinctivement, cette petite fille comprend cela pour exister et sauver sa peau. C’était, il y a vingt ans. Aujourd’hui, il y a moins de jeunes qui arrivent avec leurs parents, plus de jeunes qui naissent ici et qui n’ont pas les mêmes références ni les mêmes souvenirs.

- Ce que vous décrivez dans ce récit est bien de l’ordre de l’intimité et des désirs.
Tahar Ben Jelloun : — C’est le travail d’un écrivain que d’imaginer ces sensations, ces émotions. Cela fait partie de ce que j’aime faire dans mon travail.
Me mettre dans la peau de quelqu’un qui n’a rien à voir avec moi. Dans mon autre roman La Nuit sacrée, il y a un personnage qui est aveugle. Or pour le décrire, je n’ai pas fait d’enquête sur les aveugles. J’essaye tout simplement d’imaginer comment un aveugle va parler. Il y a, ailleurs, une scène d’épilepsie. Or, un jour, une lectrice, qui était épileptique, m’a demandé si j’étais moi-même épileptique. Elle ajouta qu’il y avait exactement dans la scène décrite ce qu’elle ressentait au moment de ses crises. Je ne prétends pas créer la vérité et la réalité telle qu’elle est. Mais au moins je me pose des questions. Comment réagit une petite fille de 11 ans qui se retrouve, trois jours plus tard, après son départ du Maroc, gare Saint Lazare à Paris. Comment aurais-je, moi-même, réagi ? L’écrivain se met dans la peau du personnage et se demande comment recréer ces émotions.

- Ce que vous dites de racisme en Espagne, l’avez-vous vécu ?
Tahar Ben Jelloun : — Non, j’ai lu les observations qui ont été faites de ce phénomène. En permanence, je ramasse tout ce qui se présente à moi car je suis tout le temps en train d’écouter et de voir et, un jour ou l’autre, cela ressort. Celui qui travaille dans une bibliothèque trouve ses références dans les livres, moi, c’est dans la rue. S’il y avait, dans mes romans, des personnages historiques, j’ouvrirais les dictionnaires et, dans ce cas, je n’inventerais pas, mais, en général, mes personnages ne sont pas des personnages historiques.

- Nous sommes aujourd’hui cinquante ans après l’Indépendance du Maroc, quel regard portez-vous sur la période du Protectorat ?
Tahar Ben Jelloun : — Le Protectorat marocain fut plutôt « gentil » par rapport à la colonisation de l’Algérie. Celle-ci se termina par une guerre qui fut terrible des deux côtés. Le Maroc a, certes, connu quelques incidents. Il y en eut, par exemple, à Meknès ou à Casablanca en 1953 et 1954. Mais, globalement, le protectorat n’est pas la colonisation ; le Maroc n’était pas une province française, tôt ou tard il devait recouvrer son indépendance. Les Marocains gardent toujours un sentiment d’amitié envers la France. Sinon comment comprendre le fait que les parents se battent toujours pour que leurs enfants rejoignent les écoles françaises. La vérité est qu’il n’y a pas de ressentiment et pas de haine. Avec l’Espagne, ce fut différent. Ce pays n’a guère construit des infrastructures pour les Marocains. De plus, ce pays a abandonné le Sahara dans des conditions qui ne furent pas très correctes. Cela dit, l’Espagne d’aujourd’hui, celle de M. Zapatero, est devenue une excellente partenaire du Maroc.

(Prise de notes, Jean-François Clément)