Morale et politique (paru dans l'Espresso de fin d'année 2006 et dans Lavanguardia du 30 dec. 06)

De Pinochet à Saddam, l'un meurt dans son lit, l'autre pendu, par Tahar Ben Jelloun

2006
 

Morale et politique


Auguste Pinochet, un dictateur, un assassin, un agent exécutant les ordres de ses maîtres américains vient de mourir dans son lit à un âge bien avancé. Il a même profité des progrès de la médecine pour que sa maladie soit douce. Ce n’est pas le premier homme politique qui a commis des crimes contre l’humanité en toute impunité qui quitte ce monde entouré de sa famille comme un brave homme qui aurait passé sa vie à travailler durement pour assurer à ses enfants une vie décente. Ils sont nombreux ces dictateurs, appartenant à toutes les époques et à toutes les régions du monde à mourir dans un lit douillet. Même Dieu prend son temps avant de les rappeller chez lui une fois qu’ils ont terminé leur sale travail. Il ne faut pas déranger un dictateur quand il est en plein exercice de son métier. Tuer, faire tuer, torturer, faire disparaître des hommes et des femmes soupçonnés de faire de la résistance et de l’opposition, c’est ça leur métier.
Je me souviens d’un article de l’écrivain haïtien René Despestre après la mort de Duvalier père, le dictateur qui a ruiné Haïti et a permis à son fils de lui succéder. Le titre de ce texte disait quelque chose comme « un cadavre à tuer plusieurs fois ». René Depestre qui avait souffert de cette dictature voulait juste nous dire qu’il est des morts dont la mort ne suffit pas. Il faut plus, non pas dans le sens de la vengeance, mais dans celui de la justice.
J’avoue personnellement que la mort de Pinochet sans qu’il fût jugé pour ses crimes est inacceptable. Dans un scénario de film ou dans une pièce de théâtre, je l’aurais déterré et fait juger par les personnes compétentes, j’aurais fait défiler les familles des disparus, des morts sous la torture, pour témoigner, pour rappeler au monde ce que fut ce monstre.
Lors de ses funérailles on a vu des images choquantes à la télé : des jeunes gens brandissant des portraits de Pinochet pour regretter sa mort et d’autres, surtout des femmes en train de pleurer. Qui racontera à ces jeunes les souffrances et les malheurs qu’il a fait subir à des milliers de jeunes ? Qui racontera l’histoire de ces milices qui débarquaient dans un immeuble et en sortaient tous les hommes jeunes pour les emmener dans des camps, les torturer ensuite les jeter à partir d’hélicoptères dans la mer après les avoir enfermé dans des sacs en toile ? Qui dira la vérité sur Salvador Allende, élu démocratiquement pour diriger le Chili en 1973 puis attaqué par les chars du général Pinochet qui attendait les ordres de Henry Kessinger pour en finir avec cet homme qui ne plaisait pas à l’administration américaine ?
Juger Pinochet c’est juger aussi les responsables américains. C’est là qu’il faut chercher le refus systématique des Etats-Unis de reconnaître la légitimité du TPI (tribunal pénal international). Cette entreprise judiciaire n’arrange pas les affaires américaines puisqu’elle défend les victimes, les faibles, les peuples.
L’homme, Auguste Pinochet, en tant qu’individu ne nous intéresse pas. C’est un être méprisable et un déchet de l’humanité. Mais son action politique, son système, c’est cela qu’il faut juger. Les hommes s’en vont, les crimes restent.
La notion de morale en politique a été petit à petit éclipsée. On parle de réalisme politique, de cynisme et de rapport de forces.
La justice est le recours le plus évident du faible. Si elle n’est plus rendue, si elle est détournée, si elle est piégée, alors c’est la jungle, le règne de la loi du plus fort, la loi du mensonge, celui par exemple avancé par G.W.Bush pour justifier son occupation de l’Irak.
L’impunité dont a bénéficié Pinochet l’a poussé à laisser une lettre posthume où il justifiait ses crimes. Il écrit qu’il a fait cela pour empêcher que le Chili ne tombe dans le marxisme. Le pire est qu’il devait le penser, car c’était l’argument de ses maîtres américains.
Aujourd’hui c’est le procès de Saddam Hussein que cette même Amérique a suscité en Irak. Si Saddam mérite largement d’être jugé pour ses nombreux crimes, pourquoi les Etats-Unis n’ont rien fait pour rendre possible celui de leur ami Pinochet ? Deux poids deux mesures. Une morale à géométrie variable. Cette attitude enlève toute crédibilité à la politique du pays le plus puissant du monde et surtout donne le mauvais exemple à ceux qui se rangent de son côté.
La force sans justice est brutalité. La politique sans morale est une porte ouverte à toutes les formes de barbarie.
Tahar Ben Jelloun.