La corde (article paru dans La Repubblica) du 31 dec. 2006

Cet homme qui mérite plus d'une mort n'aurait pas dû être exécuté, par Tahar Ben Jelloun

2006
 

La Corde
Par Tahar Ben Jelloun

Une corde épaisse, lourde, bien serrée est d’abord montrée à Saddam par des hommes cagoulés. Ce sont ses bourreaux, ceux qui vont exécuter physiquement la sentence de mort prononcée début novembre par le tribunal de Bagdad. Saddam est calme. Il avance dans son manteau noir avec dignité, lui qui avait tant retiré à son peuple sa dignité. Il a su se conduire face à la mort, sans peut-être se souvenir de celle qu’il a tant administrée à ses citoyens. Certains, comme les habitants de Halabja dormaient quand la mort saddamienne leur a rendu visite. Cette corde est toute neuve, différente de celle qui avait fait tomber sa statue en bronze le 21 mars 2003. Saddam est mort deux fois. Sa tête est tombée une première fois dans le symbole d’une révolte, la deuxième par le fait d’une justice sur laquelle il y aurait beaucoup à dire.
Cet homme qui méritait plus d’une mort n’aurait pas dû être exécuté.
Que se soit pour son arrestation ou pour sa mise à mort, les cameras étaient là. L’image est importante. Il faut montrer ce qui arrive à ceux qui martyrisent leur peuple. Mais nous savons tous que cette justice n’est pas celle de la vérité mais celle d’une politique américaine. On condamne et exécute Saddam pour l’exemple, mais que vaut cet exemple dans un pays embourbé dans le chaos et la guerre civile ? Que vaut cette justice rendue dans les décombres d’un pays qui n’est plus un pays mais un champ de bataille occupé par des armées étrangères ?
L’image de cette corde qu’on passe autour du cou de Saddam est aussi forte que celle du médecin cherchant des poux dans sa tête le jour où il a été capturé dans une cave.
Saddam a payé ses crimes, pas tous ses crimes. Mais la peine de mort est une barbarie de la même espèce que la mentalité saddamienne. Ce qu’il fallait juger ce n’est pas seulement un individu, un homme certes méprisable, certes criminel, mais son système, ce qui lui survit et lui survivra longtemps. Ce système est celui d’une dictature issue d’un parti unique, bafouant tous les droits du citoyen, tuant et exécutant sans jugement des hommes soupçonnés d’opposition à ce système. Saddam a non seulement régné en maître absolu sur son peuple, mais il l’a entraîné dans deux guerres absurdes et inutiles, des guerres particulièrement meurtrières. Mais cet homme a été l’ami des Américains, des Français, des Allemands. Il n’a pas vécu isolé. Il a été armé et soutenu par des Etats occidentaux démocratiques. C’était un bon client pour le nucléaire français, pour l’armement allemand entre autres. Il s’est cru autorisé à faire ce qu’il a fait. Mais il a manqué d’intelligence. Son voisin et ennemi intime, le président syrien Hafez El Assad est mort dans son lit alors qu’il avait fait massacrer toute une ville, Hama où étaient réunis des opposants à son régime. Plusieurs milliers de morts en une seule nuit.
L’image de cette mort en directe est insupportable, car elle s’inscrit dans le même sillage de non respect des droits de l’homme, elle est issue du même procédé qu’utilisait Saddam quand il voulait se débarrasser de quelqu’un qu’il soupçonnait de ne pas lui être totalement soumis. On se souvient de ces images d’une réunion où Saddam, tout en fumant un cigare cubain prononçait doucement le nom d’un homme que deux agents faisaient sortir de la salle et on entendait le bruit des balles qui l’exécutaient. Ces images ont été rediffusées ce matin pour rappeler qui était Saddam. Oui, tout le monde le sait, Saddam était un personnage horrible, un grand criminel, mais qu’a fait la justice américano-irakienne ? La même chose.
Il ne fallait pas exécuter Saddam non par souci humanitaire mais parce que sa mort n’arrangera rien dans l’Irak d’aujourd’hui. Ensuite, il fallait le juger pour les autres crimes qu’il avait commis et lui garder la vie sauve pour qu’il vive à perpétuité le souvenirs de toutes les morts qu’il a ordonnées.
Le refus de la peine de mort est un principe de grande éthique et de civilisation. On sait que Bush est un partisan farouche de la peine capitale et que Saddam n’avait même pas besoin de tribunaux pour l’appliquer sur des innocents . Tuer froidement un grand criminel ne fera qu’enfoncer davantage l’Irak dans le chaos et la guerre. En outre le faire exécuter le jour de la l’Aïd Al Adha, la fête du sacrifice est une symbolique facile qui ne manquera pas d’en faire un martyr.
Reste ces images qui passent et repassent sur tous les écrans du monde. Elles témoignent d’une barbarie que Saddam n’aurait pas désavouée. Que va-t-on faire de cette corde qui a serré si bien le cou de Saddam ? Va-t-on l’exposer dans le musée des horreurs ? Va-t-on l’offrir en cadeau de la nouvelle année à G.W.Bush qui a écrit son commentaire avant que l’exécution ne fût faite ? Ce serait une bonne idée. C’est son trophée. Il ne fera pas oublier ses mensonges, son cynisme et ses désastres politiques dans le monde. Quant à Saddam, il a trouvé en Kadhadi un allié tardif. Avec l’image de cette corde on peut dire que les statues meurent aussi. A partir du jour où celle de Saddam fut déboulonnée, on savait qu’une autre corde allait un jour lui serrer le cou jusqu’à l’asphyxie et la mort.
Tahar Ben Jelloun.