Shuba Xavier

Séminaire de Miami sur TBJ

2010
 

L’immigré et l’éternel départ

« Hélas, partout où ils allaient, la France leur rappelait qu’ils n’étaient pas chez eux » (109), raconte la narratrice des Yeux baissés en décrivant la communauté berbère du quartier immigré de la Goutte-d’Or en France. Depuis près de 30 ans, l’œuvre de Tahar Ben Jelloun ne cesse de retourner au thème de l’immigration et aux injustices auxquelles fait face cette communauté, notamment maghrébine en France. À partir de La Réclusion solitaire (1976) et La plus haute des solitudes (1977) jusqu’à L’hospitalité française (1984), Les yeux baissés (1991) et Le dernier immigré, une fable qui parut dans Le monde en 2006 l’année même de la parution de son dernier roman Partir, le départ traverse son corpus comme un lietmotif qui définit et redéfinit l’immigré par sa situation d’origine, ce départ initial dont le sujet migrant ne peut se défaire. L’accueil faisant maintes fois défaut, le retour s’avérant le plus souvent impossible sinon creux, l’identité de l’immigré s’inscrit, contrairement au sens même du terme, dans l’acte de départ plutôt que dans cette arrivée trébuchante et incertaine qui le propulse dans un monde dont il est d’emblée l’exclu.
Afin de forger son chemin dans un univers dont il est forclos, l’immigré assume son départ, pour faire face à chaque révocation de son statut identitaire par un nouveau départ. A l’instar de l’âme nietzschéenne qui contrecarre la mort par son éternel retour, Ben Jelloun semble proposer un éternel départ par lequel l’immigré parviendrait à brouiller les lignes de l’ici et de l’ailleurs, échappant à la fixité de la discrimination et des préjugés dans la mouvance d’un voyage textuel.
Le départ comme stratégie discursive permet à la jeune protagoniste Fathma des Yeux baissés de se réinventer, de trouver dans l’itinéraire d’un voyage autant physique que onirique une manière de renaître, de se réconcilier au sort que lui dicte ses aïeuls berbères, étant l’unique dépositaire d’un secret ancestral, et sa condition d’immigrée en France. Le départ est d’abord concret chez Fathma dont la famille déménage du village rural du Sud marocain à Paris, et ensuite du quartier de la Goutte-d’Or aux Yvelines. La famille retourne au village et revient en France pour rentrer au village une seconde fois et ainsi de suite. Une série de départs à chaque fois renouvelés, incités ou accompagnés par un acte de violence : le meurtre d’abord du frère cadet Driss empoisonné par sa tante au village, ensuite l’assassinat de Ben Ali Djellali à Paris, l’abattement plus tard de nombreux jeunes arabes en métropole, de retour au Maroc le suicide de la petite Safia dont l’innocence ne puis supporter les vilenies du village, le racisme et l’aliénation enfin que connaissent les immigrés en France. Fiction et réalité s’entremêlent chez Ben Jelloun pour contrer l’utopie d’un lieu sur l’autre, et se confronter à des personnages qui sont tour à tour condamnés et libérés par le départ et la migration.
L’affaire Djellali marque un point tournant dans le roman : « Il était neuf heures dix, ce dimanche 27 octobre 1971, lorsqu’une balle traversa le cœur d’un enfant qui jouait au flipper dans un café de la Goutte-d’Or » (109), raconte la petite Fathma. L’incident provoque un trauma et l’initie aux préjugés raciaux de la France :
Ce jour-là, j’accédai comme par magie à un autre âge. J’avais vieilli de quelques années.[…] j’étais une jeune fille frappée dans son cœur par la mort d’un garçon qui aurait pu être son frère. […] à partir de ce matin, la vie avait un goût amer. J’appris le sens du mot « racisme ». (111)

Ainsi s’amorcent une suite de départs métaphysiques chez Fathma dont les aventures oniriques se multiplient dans sa quête de sens. Les scènes de violence pénétreront aussi le monde de sa fantaisie jusqu’à imprégner ses moindres rêves. D’évasion en évasion, elle choisit comme dernier départ celui de l’écrit, ce départ qui recèle une infinité d’autres, se laissant emporter par la vie et les pensées de ses personnages fictifs. Dans l’imaginaire de ce monde fabuleux, elle se livre à la volonté et à l’humeur de ses personnages, elle se laisse habiter par eux au point où l’on ne discerne plus entre réalité et fiction narrative. À l’image de son créateur, Fathma explore les interminables confins du monde de la littérarité ; la langue française, ses lettres et ses syllabes, lui ouvrant des possibilités encore inexploitées. L’écriture romanesque dans une langue adoptive incarne cet ultime envol : départ, et non fuite, car puisé dans la souffrance qui l’a exhorté, et vers laquelle le texte revient par les voies détournées de l’imagination.
Quinze ans plus tard, l’immigration continue à hanter l’écriture de Ben Jelloun. « Le dernier immigré arabe qui est en réalité un berbère a quitté le sol français ce matin » (1), écrit-il en guise d’ouverture de sa fable intitulée Le dernier immigré qui parut dans Le Monde diplomatique en août 2006. Encore un départ, cette fois lové dans l’ironie du cadeau empoisonné :
La France respire. Elle n’a plus à résoudre des problèmes pour lesquels elle n’était ni formée ni préparée. Elle tourne une lourde page de son histoire coloniale. […]L’extrême droite est la seule à regretter le départ de ces millions de Maghrébins. Tout en étant satisfaite de voir réalisé l’un de ses voeux les plus chers, elle se rend compte qu’un pan entier de son programme va lui manquer. (1)

La fable raconte le départ forcé mais astucieusement manipulé des immigrés maghrébins:
C’était accepter de s’en aller où se retrouver dans un centre de rétention perpétuel, sorte de camp de concentration surnommé « Santiago du Chili ». Les départs ont été pour la plupart volontaires. Question d’orgueil et de fierté. Le nez ! l’honneur est au bout du nez!

Le jeu du départ est avant tout politique chez Ben Jelloun qui réagit tout particulièrement ici à la politique d’immigration de Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, et de l’extrême droite française. La moquerie est dure et acerbe et lorsque la parole est donnée au ministre de l’Intérieur, celui-ci s’égare dans le non-sens colonial :
Comme a déclaré le ministre de l’Intérieur : « La France a enfin réussi à tourner cette page écrite en algérien». A un journaliste qui lui demandait quelle est cette langue, le ministre a répondu : «c’est la langue du sang versé sur une terre qui nous appartenait et que nous avons perdue ! » (2)

Le départ, tant de fois recherché, imaginé et espéré, est réalisé dans les méandres narratives de la fable qui poursuit le thème de l’expulsion jusque ses conséquences linguistiques : « La France bégaie. La France parle par périphrase. Les mots arabes qui peuplaient sa langue ont disparu, ils ont pris la fuite. » (3) Le départ des immigrés entraîne une disparition de tous les mots d’origine arabe dans la langue française. Les Français ne retrouvent plus l’usage de mots tels abricot, café, safran, sorbet, algèbre, chimie, etc. Ces trous dans la langue provoquent des hésitations et des blancs, l’on n’arrive plus à s’exprimer, à communiquer comme il faut. La crise langagière étant la seule à éveiller une conscience politique, c’est par la langue que Ben Jelloun cimente son argument. L’éternel départ comme moyen donc de mettre à nu l’hypocrisie gouvernementale et de souligner l’incohérence et la myopie du discours politique et social en matière d’immigration.
Un départ textuel qui déstabilise dans Les Yeux baissés parce qu’on n’arrive pas à fixer le personnage et la narration, et qui trouble dans Le dernier immigré parce que le spectre de cette expulsion nous en rappelle d’autres plus horrifiques et bien réels. Par la mise en opération de cette stratégie discursive, les textes de Ben Jelloun joignent leur portée littéraire à leur vocation politique. L’immigré confronte la nature discriminatoire de l’insulte qui le relègue à son statut d’exclus et d’aliéné venant d’ailleurs, en intériorisant la fonction métaphorique du départ, cet envol vers des horizons nouveaux qui est garant d’une perspective nouvelle et d’une distance contemplative qui permet d’échapper par le mouvement à la paralysie du préjugé.