Ralph Heyndels

Séminaire de Miami.

2010
 

Pour Abdellah Taïa

On ne part pas. Ou les chats du café Hafa.

Partir, de Tahar Ben Jelloun


Avant de parcourir, avec la minutie permise (et limitée) par le temps qui nous est imparti, le premier segment de Partir (Gallimard, 2006), je voudrais en lire la fin du 40ème et dernier. Le sens de ce que je vais tenter d’exprimer au plus près possible du texte lui-même devrait être éclairé par la réverbération de l’ultime paragraphe du roman disposé à présent en préambule à la lecture de son liminaire.

«– Il se fait appeler Moha, mais avec lui rien n’est jamais sûr. C’est l’immigré anonyme ! Cet homme est celui que j’ai été, celui qui a été ton père, celui qui sera ton fils, celui qui fut aussi, il y a bien longtemps, le Prophète Mohammed, nous sommes tous appelés à partir de chez nous, nous entendons tous l’appel du large, l’appel des profondeurs, les voix de l’étranger qui nous habite, le besoin de quitter la terre natale, parce que souvent, elle n’est pas assez riche, assez aimante, assez généreuse pour nous garder auprès d’elle. Alors partons, voguons sur les mers jusqu’à l’extinction de la plus petite lumière que porte l’âme d’un être, qu’il soit d’ici ou d’ailleurs, qu’il soit un homme de Bien ou un être égaré possédé par le Mal, nous suivrons cette ultime lumière, si mince, si fine soit-elle, peut-être que d’elle jaillira la beauté du monde, celle qui mettra fin à la douleur du monde. ».

*****

« À Tanger, l’hiver, le café Hafa se transforme en un observatoire des rêves et de leurs conséquences. (...) Les longues pipes de kif circulent d’une table à l’autre (...). (...) Au fond d’une des salles, deux hommes préparent minutieusement la potion qui ouvre les portes du voyage. (...) D’autres (...) fixent l’horizon comme s’ils l’interrogeaient sur leur destin. Ils regardent la mer, les nuages qui se confondent avec les montagnes, ils attendent l’apparition des premières lumières d’Espagne. ».

C’est le tout début du roman. Ces hommes, la plupart d’entre eux, ou d’autres qui les remplaceront, continueront, chaque fin d’après-midi, chaque début de soirée de chaque jour, vers la nuit qui vient, leur voyage imaginaire dans le haschich, en rêvant de l’autre côté. De l’autre côté : de quoi ?

De tout cela dont il ne nous est encore rien dit dans ce premier segment du récit, mais dont celui-ci est implicitement porteur : tout cela qui, en quelque sorte, par l’effet de son non-dit même, pèse sur ce qui est dit, le surplombe, et l’infléchit.

De l’autre côté de là, d’ici, assurément : de Tanger ; et, au-delà, d’un pays dont ce roman nous contera aussi un fragment d’histoire contemporaine (nous sommes en 1995) marquée par l’oppression, l’injustice, la détresse sociale, la corruption, l’aliénation, l’asphyxie des espoirs.

Mais, dans l’instance textuelle où nous sommes, de cette ville, dont la mention inaugure le roman, et de ce pays, une seule fois abruptement nommé à la fin du passage, comme ce dont il importe de sortir – on y reviendra –, rien de spécifique ne nous est communiqué.

Ici et maintenant, il s’agit de l’autre côté d’où ces hommes se réunissent au café Hafa, et d’où ils ne partiront pas, pas ce soir en tout cas, et sans doute, en un sens, quand bien même certains en partiraient-ils, jamais vraiment, si ce n’est emportés par l’idée de partir dans l’immanence de la déchirure, pour échouer ici, là, ou nulle part. Mais ne nous avançons pas trop vite.

Ou peut-être, au contraire, risquons-nous à le déclarer d’emblée : cela, oui, nous est dit, du moins à qui s’efforce de l’écouter en regardant avec attention la scène qui nous présentée, à qui tente de l’entendre dans le silence qui rassemble ces hommes, au creux de la voix du narrateur, à qui se met à lire le texte de celui-ci avec une patience à la fois minutieuse et complice.

Azel, le personnage principal du roman (mais cela, nous ne le savons pas encore : même si la rhétorique de sa mise en scène semble le désigner, il pourrait s’agir d’un trompe l’oeil), Azel, lui, il partira sans doute, il en a le « projet » (mais c’est aussi un « rêve »), il ira en Espagne, sa décision est prise : « (...) l’idée de prendre le large ne le quitte plus. ». Il « garde [cette idée] pour lui, n’en parle pas à sa soeur Kenza et encore moins à sa mère (...) ».

Mais de ce départ probable, sommes-nous, hic et nunc, tellement certains ? Après tout, il est l’un de ces hommes, qui « se connaissent mais ne se parlent pas », qui « ([c]hacun entre dans son rêve et serre les poings ». Lui aussi pourrait s’égarer à tout jamais et ne voyager plus que dans « les limbes du haschich », ne conserver de partir que l’obsession, de plus en plus vague, encore que lancinante, que « [s]es amis [qui] le rejoignent » partagent.

Rien n’indique qu’il réussira d’ailleurs, mais cela non plus nous n’en avons pas encore connaissance, et « réussir » n’est certes pas le mot car il ira au désastre, absolu, irréductible, infamant, de sa vie et de tout, de toute sa vie, mais cela aussi nous l’ignorons, nous qui sommes ici et maintenant, au café Hafa, tels « [l]es chats des terrasses, du cimetière et du principal four à pain du Marshan » réunis là « comme pour assister au spectacle qui se donne en silence et dont personne n’est dupe », complices non seulement d’un effet de réel qui se constitue à notre lecture, mais encore de l’ instantané descriptif même qui le produit et qui initie la diégèse qu’il annonce subliminalement.

Car, peut-être, oui, ce désastre de toute une vie à venir, le devinons-nous. Peut-être sommes nous des chats assez malins, un peu devins, voire sorciers. Encore faut-il bien regarder, ce qui, en l’occurence, signifie ici : lire attentivement. Car dans « un rêve absurde et persistant », c’est le « naufrage » même de ce départ anticipé dans l’imaginaire qui envahit Azel. Et c’est par et dans ce naufrage qu’Azel nous est introduit.

Certes, c’est la « Toutia » innommable, la fatalité désignée par « un mot qui ne veut rien dire » – celle à laquelle il arrive aux hommes du café Hafa de « faire allusion, surtout quand la mer rejette les cadavres de quelques noyés », ou qui parfois, « bienfaitrice », leur apprend que « cette nuit n’est pas la bonne et qu’il faut remettre le voyage à une autre fois » – , c’est la « Toutia » vers laquelle « [t]out le monde tend l’oreille » (sauf le tenancier et les serveurs du café Hafa qui vivent de la compulsion inlassable de ces hommes) qui guette, et telle une « araignée dévoreuse de chair humaine » se saisit d’Azel, et le tue. Et celui-ci « voit son corps nu mêlé à d’autres corps nus gonflés par l’eau de mer, le visage déformé par l’attente et le sel, la peau roussie par le soleil, ouverte au niveau des bras comme si une bagarre avait précédé le naufrage. ».

Mais, a l’incipit du récit, lorsque Azel nous apparaît pour la première fois, la « Toutia », c’est aussi le génie d’un destin maléfique, l’ironie mortifère des illusions par avance perdues. Et, avant même qu’il ne parte, c’est paradoxalement cette espèce effroyable de revenue défunte, une revenue sans retour, qui déjà hante le songe d’Azel, un songe dans lequel il imagine qu’il « a décidé » – et le terme importe puisqu’il le livre en offrande au fatum de ce qui l’attend et que nous ignorons encore – «que la mer qu’il voit face à lui a un centre et ce centre est un cercle vert, un cimetière où le courant s’empare des cadavres pour les mener au fond, les déposer sur un banc d’algues. ».

Nous accompagnons Azel dans la vision de cette noyade, dans la pensée visuelle de notre lecture, et dans ces entremêlements d’une véritable mise en abyme scopique où nous convoque le narrateur, nous aussi nous risquons bien de nous perdre.

Car si, tels les chats qui s’assemblent au café Hafa, nous « assist[ons] au spectacle » dont Azel devient sous nos yeux l’acteur central, nous observons cette scène qui s’est elle-même transformée en « observatoire des rêves » de ceux-la même qui l’occupe et « s’[]y observent et ne disent rien », et qui attendent de pouvoir bientôt à leur tour observer « les premières lumières de l’Espagne », qu’ils n’ont en fait pas même besoin de voir, dont ils observent en quelque sorte le phantasme : « Ils les suivent sans les voir et parfois les voient alors qu’elles sont voilées par la brume et le mauvais temps ».

Azel, cependant, ne dort pas. Il est dans un rêve – un cauchemar – éveillé. Et avec lui, dans l’attention lectrice, nous demeurons sur le qui vive, nous aussi. Il a les yeux ouverts, et lorsqu’ils les ferme « (...) la mort se met à danser autour de la table où il a l’habitude de s’installer tous les jours pour regarder le coucher du soleil et compter les premières lumières qui scintillent en face, sur les côtes espagnoles. ». Une prémonition nous est dès lors révélée, qui va informer toute notre lecture du roman.

Mais ce n’est cependant point cette projection destinale qui en elle-même risque d’ébranler la neutralité (à la limite bienveillante, mais non impliquée) de notre observation, car nous sommes disposés par la narration – semblables en cela encore aux chats du café Hafa – à la fois dans la routine quotidienne (« l’habitude (...) tous les jours »), voire l’indifférence – faisant écho à celle des « consommateurs » qui regardent les abeilles « qui finissent par (...) tomber » dans « les verres de thé à la menthe » où bientôt « elles se sont toute noyées dans le fond » –, et la curiosité distante, en attente de l’ « histoire » à laquelle Azel a « (l)ui aussi fini par croire », « de celle qui doit apparaître et les faire traverser [tous ces hommes enfermés dans leur « rêverie de pacotille »] un par un cette distance qui les sépare de la vie, la belle vie, ou la mort ».

Ce qui fissure notre assurance, ce qui nous interpelle et nous fait basculer de notre point d’observation dans l’espèce d’angoisse – de fissure – où la poursuite lectrice du récit (ici à la lettre instauré) nous convie, c’est plutôt le court-circuit (ou le quasi-amalgame) d’un départ qui n’en est pas un et d’un retour qui ne pourra dès lors qu’être par essence nul et non advenu – espace néantal vers lequel nous serons bientôt, à la suite d’Azel, entraînés.

Car son « idée de prendre le large », « de devenir une ombre transparente, visible le jour seulement, une image voguant sur les flots à toute vitesse » n’est rien d’autre que le désir d’un enfant (dès lors, si en un sens poétique, cependant dérisoire), un enfant qui rêve « d’ enfourcher un cheval peint en vert et d’ enjamber la mer du détroit », alors que dans la réalité de l’âge adulte et des faits, hors de toute poésie et au contraire dans la prose sordide du monde, l’ «(o)n (...) attribue (à Azel) des aventures avec des étrangères », qu’ « on le soupçonne de (...) fréquenter dans le but qu’elles le sortent du Maroc. ».

Nous sommes dès lors confrontés avec la fracture même qui traverse la psychè d’Azel – et dont l’inscription en liminaire du récit acquiert une fonction emblématique – , Azel qui, en tant que personnage construit par la fiction, nous est d’emblée présenté comme fissuré entre affabulation infantile – qui est au demeurant de l’ordre de celle de tous les hommes qui se réunissent au café Hafa et qui « [c]omme des enfants, (...) croient à cette histoire qui les berne (...) » –, pulsion de mort irrépressible, et pragmatisme sans horizon.

Et c’est bien cela – quand bien même tout déjà, en ces quelques pages, est en quelque sorte joué, tout ce qui va sombrer, corps et âme, avec nous, dans la lecture du roman –, c’est bien cela qui nous subjugue et nous effraie, et nous emporte dans le sur-place stagnant d’un voyage qui est déjà terminé, parce que le vrai départ, la véritable sortie de la fable, n’a jamais eu et n’aura jamais lieu, et parce que, dès lors, les miroitements de la fable se poursuivront au cours des apparences de ce voyage éventuel, de cette immigration (ou émigration ?) dont la probabilité est déjà lisible ici en filigrane, et s’affadiront, puis seront mis en pièces.

Et de la fable il ne restera un jour que la réalité nue dont elle opérait la parure, dans la lumière blafarde d’un mauvais réveil, ou précisément d’un cauchemar éveillé semblable à celui qui envahit Azel ce soir, alors qu’il est attablé au café Hafa.

Qu’en est-il dès lors de cette « Toutia » dont les hommes assemblés au café Hafa attendent chaque soir – et, ce soir-ci, devant nous, les chats-lecteurs qui les observons –, « en cet instant délicat où tout leur être est tendu vers le lointain », l’apparition, en espérant qu’elle « (...) leur parlera, leur chantera la chanson du noyé devenu une étoile de mer suspendue au-dessus du détroit. » ? Que leur, que nous, dirait-elle cependant, celle qui porte un nom « qui ne veut (précisément) rien dire » , serait-ce, peut-être, et sait-on jamais ?, justement sans le vouloir ? La signification d’une telle allégorie (qui est aussi le palimpseste proleptique du récit, et le balisage de sa lecture) est laissée au conflit des interprétations.

RALPH HEYNDELS