Le professeur Ralph Heyndels

Université de Miami. Séminaire sur TBJ

2009
 

ECRIRE DANS LA SOUDURE FRATERNELLE :
TAHAR BEN JELLOUN

A l’heure d’écrire – c’en est le destin, et le prix – il est seul. Peut-être dans la compagnie mémorielle de Juan Rulfo dont il dit avoir appris que c’est le réel même (et non son « expression ») qui est exagéré ; de Joyce, dont il lu Ulysse pour la première fois dans un camp disciplinaire au Maroc en 1966, et qui occupe une place majeure dans L’Auberge des pauvres, et à tant d’autres lieux de son oeuvre; ou de Genet, rencontré en 1974 et qui sera pour lui un interlocuteur majeur, et, jusqu’à sa disparition en 1986, le compagnon qui n’avait pas le sens de l’amitié (mais de l’amour :oui), et qui cependant était là, fut-ce souvent par intermittence et dans l’absence même, Genet dont il dit en passant qu’il lui a donné « un seul conseil : en écrivant pense au lecteur, sois simple » – et l’on sait combien pour Rulfo, Joyce, ou Genet, ou pour lui, Tahar Ben Jelloun, la simplicité est une question, et une pratique, éminemment complexe. Certes, cette solitude de l’écrivain est aussi en résidence dans la littérature de tous ceux qui ont enrichi ou aujourd’hui encore « enrichissent la langue française », et la littérature en arabe aussi, des Milles et une nuits qu’il vient récemment d’enseigner a l’université d’Alicante à son compatriote Mohammed Choukri (dont il nous a offert une remarquable traduction française de l’iconique Pain nu), et celle du monde entier, la littérature-monde même. Mais l’écriture n’en requiert pas moins un repliement dans le secret, et dans une espèce d’incompréhension à soi et aux autres, qui est d’ailleurs aussi propre à la passion amoureuse, et à l’amitié passionnelle – lisez à cet égard Le premier amour est toujours le dernier, ou Le dernier ami.

A l’heure d’écrire, il est aussi solitaire dans la mélancolie, voire dans le malheur, lui qui a déclaré que s’il était pleinement heureux un jour il n’écrirait plus, car « le bonheur n’est pas littéraire », et qui, lorsque le chagrin l’étreint, se réfugie auprès des poètes qu’il aime – Char, Borges, Bonnefoy, entre autres. Ou alors écrit de la poésie, pour conjurer le sort, le sien, assurément, mais aussi celui d’un monde d’injustice et de violence qui l’accable. Et dans l’écriture il se confronte avec ses ombres, ses illusions déchues, ses ambivalences inconciliables, ses rêves toujours vivaces, seraient-ils hors d’atteinte, et aussi, lui qui se méfie de l’autofiction, mais dans la distanciation et les ruses entremêlées de l’imaginaire, de la poétique, et de la rhétorique narrative, avec le plus intime de lui-même – le veillisemment de son père qui réféchit pour le narrateur de Jour de silence de silence à Tanger cette question fatale « Faut-il accepter d’être vieux ? ; ou, dans Sur ma mère, les derniers mois de la vie de celle-ci, qui se transforment pour lui en l’occasion, sans doute l’obligation interne, d’en écrire à la fois une superbe cérémonie des adieux (adressée à cette mère, certes, mais aussi à sa propre enfance dans la vieille medina de Fès) et, littéralement, l’ invention romanesque d’une existence, « un vrai roman, [dit-il] car il est le récit d’une vie dont je ne connaissais rien, ou presque ».

Mais à l’heure d’écrire, dans la solitude même, qui chez lui n’est jamais solipsiste, il est aussi tout entier, et en permanence, pris, et même brûlé, consummé dans et par ce qu’il nomme (dans un livre consacré aux amitiés diverses qui ont marqué sa vie – le philosophe juif marocain Edmond El Malheh, la militante palestinienne Layla Shahid, les écrivains français Jean Genet et Jean-Marie Le Clézio, parmi tant d’autres) la soudure fraternelle – expression dont je voudrais ici étendre le sens à l’ensemble de son oeuvre. Cette soudure, en fait constitutive de la solitude de l’écrivain, est très différente de ce que Sartre appelait la « littérature engagée ». Il ne s’agit pas d’un devoir éthique abstrait que l’écriture se devrait de satisfaire objectivement, mais d’une pulsion à la fois concrète et subjective que l’écriture réalise dans sa singularité même, et qui précisément la soude, dans son effectuation propre, à ceux dont elle ne peut dès lors manquer, consubstantiellement, par nécessité interne – et non parce qu’il y aurait lieu d’en rendre compte à une instance externe sensée en dicter le sens de l’histoire – de porter témoignage : les laissés pour compte des prospérités obscènes ; les abandonnés de la real politik ; les victimes du préjudice ordinaire – racisme, xénophobie, anti-sémitisme, machisme, homophobie, islamophobie – ; les immigrés de toutes les cités de transit, de tous les passages légaux ou illégaux de frontière, de tous les dortoirs de la douleur ; les effarés sur qui s’abat l’injustice et la terreur ; les assassinés « collatéraux » des guerres prétendues civilisatrices ; les pris au piège de tous les camps de réfugiés ; les morts accumulés des ossuaires de tous les génocides ; et tous les enfants que l’on arrache, en Afrique, en Asie, en Amérique latine, à L’école perdue pour en faire les esclaves des usines de la sueur, ... tous ceux que Frantz Fanon (à qui il rend souvent hommage) appelait « les damnés de la terre » – dont ceux de la terre palestienne occupée, « blessure dans la mémoire des uns, honte dans la mémoire des autres (...) culpabilité dans l’histoire qui fait mal en chacun de nous ».

Et c’est alors, dans cette soudure, avec d’autres amis encore qu’il écrit : son ami Nietzsche, son ami Fellini, son ami Rimbaud, son ami Driss Chraibi, son ami Mahmoud Darwich. En français, mais sans renoncer jamais Au pays sur lequel bien souvent, tel le héros de Partir, il pleure ; ce pays dont il dénonce tous les manquements parce qu’il l’aime avec une passion inextinguible; ce pays qui souvent l’enrage mais auquel toujours, dans tous les sens du terme, il retourne : le sien, le Maroc. Et, traduit en plus de 40 langues, il écrit aussi dans et pour le monde, y compris, et sait-on jamais, peut-être : surtout, pour ce monde arabe dont le même héros de Partir, encore, nous dit qu’il est « aujourd’hui e bien mauvais état ».

Lisons-le donc, écoutons-le, dans la soudure fraternelle où son écriture, et sa voix, nous attendent, pour nous ravir – nous brûler, nous consumer, à notre tour.

RALPH HEYNDELS