Par Rima Elkouri

La Presse, cyberpresse.ca

2009
 

L'écrivain d'origine marocaine Tahar Ben Jelloun a reçu cette semaine un doctorat honoris causa de l'Université de Montréal soulignant sa contribution exceptionnelle à la littérature de langue française. Rencontre avec l'auteur francophone le plus traduit dans le monde, qui s'est fait à son tour libre traducteur des silences de sa mère dans son dernier roman, Sur ma mère.

«Arrête d'écrire des livres qui n'ont rien de marocain, qui parlent de notre religion avec désinvolture, Dieu te punira parce que tu prends des libertés avec notre belle religion, tu devrais mettre ta plume au service de l'islam et de la nation musulmane...»

Cette remarque rapportée dans le roman Sur ma mère, Tahar Ben Jelloun l'a tant entendue qu'il ne s'en formalise plus, lui qu'on a si souvent accusé de trahir sa patrie et sa religion pour plaire aux Occidentaux. Accusation qu'il encaisse avec un haussement d'épaule. «L'écrivain n'est pas quelqu'un de respectueux. Au contraire, c'est quelqu'un qui fait dans la critique, dans l'irrévérence», dit l'auteur que je rencontre au restaurant de l'hôtel Place d'Armes, dans le Vieux-Montréal.

Irrévérencieux envers le Maroc, son pays d'origine où il est retourné vivre il y a deux ans, Tahar Ben Jelloun, récipiendaire du Goncourt en 1987 avec La nuit sacrée (Seuil), l'est pourtant tout autant devant l'Occident, se dit-on en refermant son plus récent roman, Sur ma mère (Gallimard). Récit bouleversant reconstituant la vie de sa mère atteinte de la maladie d'Alzheimer, Sur ma mère jette aussi un regard sentencieux sur la façon dont l'Occident traite ses vieux. "Dans le monde arabe, il y a un respect des parents, des personnes âgées qui est quasi religieux. On ne les jette pas dehors, on ne les fout pas dans des hospices, on ne s'en débarrasse pas au mois d'août comme on se débarrasse des poissons rouges qu'on ne peut pas garder", dit l'écrivain, qui rappelle que les 15 000 personnes mortes lors de la canicule en France en 2003 ne sont pas toutes mortes de soif. «Elles sont mortes aussi de solitude.» Si la mise en valeur de l'individu par l'Occident est une bonne chose, elle a aussi un revers, qui est l'individualisme, l'égoïsme et le chacun pour soi, note-t-il.

Dans Sur ma mère, Tahar Ben Jelloun raconte la vie de sa mère dans le Maroc des années 40 et 50. La vie d'une femme «rarement heureuse», résignée, qui aurait sans doute gagné à être plus individualiste. «Ce n'est pas une femme qui a connu le bonheur, dit-il. C'est un peu la condition de toutes les femmes de sa génération, qui ont été un peu sacrifiées du fait que l'époque n'était pas très tendre envers les femmes. Ça continue aujourd'hui, mais moins qu'avant, quand même.»

Cette mère musulmane, qui était une «mère juive» aussi, très possessive, ce n'est pas juste «sa» mère, dit l'auteur. «C'est un livre sur toutes les mères, sur nos mères», dit-il, en faisant référence à toutes ces mamans méditerranéennes qui ont sacrifié leur vie pour leurs enfants. Dans le roman, Ben Jelloun montre le contraste saisissant entre la vie de sa mère et celle de Zilli, la mère d'un de ses amis suisses, nonagénaire qui a vécu, fait le tour du monde, eu des amants... «Zilli a donné à son individualité une existence. Ma mère, la pauvre, n'a rien eu de tout ça.»

La mort de la mère de Tahar Ben Jelloun marque la fin d'une époque et le début de la nostalgie, pour lui qui n'aime pas la nostalgie - «ce sont les souvenirs qui s'ennuient», dit-il. Nostalgie entre autres de cet islam simple et paisible, que ses parents lui ont enseigné. «L'islam un peu agité, c'est récent, note l'écrivain. Ça n'a même pas une trentaine d'années. On ne va pas s'arrêter sur 30 ans et laisser tomber 15 siècles. L'islam n'a pas toujours été cette espèce d'hystérie violente. C'est quelque chose qui va passer, je pense. Moi, j'ai vécu un islam apaisé. On ne m'a jamais parlé des houris et des vierges dans le paradis! Personne ne m'a demandé de donner ma vie pour l'islam!»

L'auteur des essais très remarqués L'islam expliqué aux enfants et Le racisme expliqué à ma fille (Seuil) croit qu'il faut éviter de «tomber dans le piège de la peur américaine», comme l'a fait le pape Benoît XVI en disant que la violence était «intrinsèque» à l'islam. «Je dirais que la violence est intrinsèque à toutes les religions et la religion catholique est mal placée pour donner des leçons. L'inquisition, les hommes et les femmes brûlés sur les bûchers, les croisades, ça n'a rien de réjouissant! Il faut rappeler cela de temps en temps aux fondamentalistes chrétiens.»

Amené à commenter le débat québécois sur les accommodements raisonnables, religieux ou autres, l'écrivain ne se montre pas plus tendre envers les fondamentalistes musulmans. «Il n'y aucune raison que le Québec ou le Canada se plie à des désirs d'une minorité qui a des problèmes avec la sexualité! Parce que tout tourne autour des moeurs. Tout le problème de l'intégrisme et du fondamentalisme tourne autour du sexe! C'est tout! Le reste, c'est du blabla.»