Le Danemark n'est plus ce qu'il était

Par Tahar Ben Jelloun

2007
 

Retour de Copenhague
Par Tahar Ben Jelloun

Longtemps le Danemark a été considéré comme un modèle de la sociale- démocratie. En rejoignant l’Europe sans toute fois abandonner sa monnaie, il s’est rallié à une sorte de dérive droitière que les derniers incidents autour de l’Ungdomshuset, cette maison occupée par des jeunes militant pour une culture alternative et anti-raciste, illustrent avec violence.
Il s’agit d’une maison construite en 1897 par des syndicats et a été depuis ouverte aux contestataires, aux marginaux et en général à des jeunes. En 1983 la municipalité l’a donné à des jeunes pour en faire un lieu de refuge, de culture alternative, d’associations diverses ; elle servait de centre culturel où on pouvait assister à des pièces de théâtre qui ne trouvaient pas de salle dans la ville, des concerts de musique etc. En l’an 2000, la municipalité la vend à une église chrétienne intégriste que certains perçoivent comme une secte d’extrême droite connue pour son homophobie. Le 1er mars dernier, un commando de la police a envahi la maison, expulsant ses occupants et agressant physiquement ceux qui résistaient. La révolte a été brutale. Par réaction les jeunes ont incendié des voitures, des bus, et d’après certains même une bibliothèque. Cela rappelle les révoltes des banlieues françaises de l’automne 2005. La répression qui suivit fut d’une rare violence au point que la direction de la police danoise a dû faire appel à la police suédoise comme renforts. Plus de six cents jeunes ont été arrêtés, ils furent libérés après quelques heures de garde à vue, quant aux étrangers sans papiers, ils furent expulsés du Danemark.
Le 5 mars, une gigantesque grue a envahi le quartier Norrebro et a détruit la maison. L’église intégriste est libre d’y construire son siège.
Samedi 10 mars, des milliers de citoyens ont défilé pacifiquement dans les principales artères de Copenhague. La police est visible, peut-être nerveuse, elle veille. Des manifestants ont collé sur les noms des rues celui de la maison à présent détruite. Geste symbolique, mais une nouvelle histoire du Danemark a commencé.
Il faut rappeler que le gouvernement actuel est de droite et qu’il a fait alliance avec le Dansk Folkeparti (Parti du peuple danois), parti d’extrême droite dont la députée Pia Kjaersgaard est la militante la plus virulente. C’est elle qui a dit que lorsqu’elle rencontre un immigré, elle change de trottoir.

C’est elle aussi qui dit qu’il faut « déclarer la guerre sainte aux islamistes ». Avec 12% des voix et 22 députés, elle se sent forte et son populisme fait ravage.
Ce pays qui a vécu l’année dernière l’épisode malheureux des caricatures de Mahomet ne nourrit pas une grande sympathie pour ses rares immigrés musulmans.

Rachid, un immigré d’origine tunisienne, employé de bureau me dit « ici, ce n’est pas la France, ici le racisme n’est pas affiché, mais il existe notamment à l’embauche puis à des détails de la vie quotidienne ; l’histoire des caricatures nous ont fait beaucoup de tort, ce n’est pas bon d’être musulman en ce moment dans ce pays ! »
Ralf, un architecte danois est plus direct : « le Danemark est un pays xénophobe ; on le sent partout, dans les débats sur l’immigration, les politiques disent « eux » et « nous » ; pourtant il y a peu d’immigrés et personne n’évoque la question de l’intégration ; c’est une société qui n’a pas de sensibilité pour les pays du Sud, elle se sent très proche des Américains. » En fait les 390 000 immigrés dont une grande partie de réfugiés politiques ne représentent que 7,4 % de la population. Mais l’époque, surtout depuis le 11 septembre 2001 est faite de suspicion, de méfiance et d’ostracisme.

Je fais un tour dans les librairies : les livres anglo-saxons prennent presque toute la place. Les livres des autres pays sont peu présents. Les éditeurs ont du mal à introduire des littératures d’autres horizons que ceux de l’Amérique. Mon éditeur me dit que s’il vend mille exemplaires d’un roman français ou italien, il considère que c’est un succès, d’autant plus que les livres sont taxés à 25% par l’Etat ce qui fait que c’est le pays d’Europe où le livre coûte le plus cher.
Pourtant le Danemark est le pays scandinave le plus riche. C’est peut-être pour cela qu’il se considère comme le « bon élève de G.W.Bush ». Il a suffi que Bush donne un coup de téléphone au premier ministre Anders Fogh Rasmussen pour que ce dernier soit tout fier et maintient les soldats danois en Irak. Les danois dans leur majorité ne comprennent pas cette aberration.
Il n’y a pratiquement pas de chômage, ce qui a fait dire au ministre des finances, Thoar Petersen « bientôt on va pouvoir acheter le monde ! ». Cette arrogance vient du fait que l’économie se porte bien et que le pays n’a plus de dettes à l’extérieur.
Le pays où le roi avait porté l’étoile jaune par solidarité avec les juifs durant le nazisme, le pays donné souvent en exemple pour son respect des droits de l’homme, pour sa politique sociale et sa rigueur, est en train de changer. L’histoire de l’Ungdomshuset a marqué les esprits et malheureusement, comme me dit un Torben, un ami « la gauche se fait ridiculiser par le premier ministre quand elle prend la parole et conteste ce qui se passe. »
Le Danemark n’est plus ce qu’il était.

Tahar Ben Jelloun.