Retour du Brésil

Voyage au mois de mars à Sao Paolo ; Florianapolis et à Rio de Janeiro, par Tahar Ben Jelloun

2007
 

Impressions du Brésil
Par Tahar Ben Jelloun.


Comme tous les pays intéressants, le Brésil est un pays compliqué.
Dès que vous arrivez à SaoPaulo ou à Rio de Janeiro, on commence par vous donner quelques conseils pour ne pas perdre la vie : si on vous attaque, donnez ce que vous avez et surtout ne résistez pas, si vous vous énervez et vous protestez, les agresseurs n’hésiteront pas à vous abattre. Et on vous cite l’exemple de tel ou tel qui s’est fait buter par des gamins parce qu’il a fait le malin. Pour certains adolescents issus de la grande misère, la vie ne coûte pas cher. Tuer ou mourir sont deux actes tombés dans la banalité.
Quand vous allez retirer de l’argent dans un distributeur situé forcément à l’intérieur d’une banque, on vous dit de faire très attention, car c’est le lieu idéal pour une attaque. La machine ne peut pas délivrer plus de mille Réals (350 euros environ) précaution imposée à l’échelle de tout le pays.
On vous répète qu’il faut éviter d’avoir les attitudes du touriste, de photocopier les documents officiels et de laisser les originaux dans un coffre.
On vous signale les quartiers à éviter comme par exemple à Sao Paulo : Praça da Republica, Praça da Se, Estaçao da Luz , ou bien à Rio le centre commercial la nuit et le week-end, on vous conseille de circuler dans une voiture aux portes et vitres bloquéés, on vous raconte mille histoires d’arnaque, de vol, de kidnaping, d’attaques en tous genres. En sortant à pied, pas de montre de valeur, pas de bijoux, pas d’appareil de photo autour du cou, bref, il vaut mieux sortir nu ou presque. La nuit, si vous êtes en voiture, ne vous arrêtez pas au feu rouge, ralentissez puis passez. Si vous voyagez avec d’autres personnes, restez groupés…etc.
Le Brésil est un beau pays mais il faut savoir que cette beauté est gâchée par trop d’inégalités et de misère. Comment faire alors ? Comme le hérisson !

C’est-à-dire lorsque le hérisson fait l’amour, il fait très attention, car ses piques sont dangereuses.

Le Brésil jouit d’une bonne réputation dans le monde. Un certain nombre de clichés collent à ce pays à cause notamment du carnaval annuel où le défoulement général est de rigueur. Une nature généreuse, une verdure abondante, des paysages impressionnants, le soleil, la mer et la tombée des tabous sexuels. Mais le Brésil, producteur discret du pétrole (autant que le Koweit), exportateur de viande de volaille et de café entre autres, est aussi un pays coupé en deux : la misère des favelas d’un côté, la richesse de l’autre. Les favelas sont en haut des collines, les quartiers résidentiels en bas. Cette juxtaposition est la source première d’une grande violence que les habitants des grandes villes comme Rio de Janeiro et de Sao Paulo doivent gérer au quotidien.
Une mégapole comme Sao Paulo (18 millions d’habitants) est le lieu d’une violence quotidienne. La police militaire se trouve souvent face à des groupes armés qui ont déjà entériné le fait que leur espérance de vie ne dépassera pas les 25 ans ! Le film « La Cité de Dieu » qui met en scène des enfants des rues transformés en tueurs, est en-deçà de la réalité. Un pays où les armes circulent partout et avec une facilité terrifiante, ne peut pas enrayer la criminalité avec des discours. En ce moment, Rio de Janeiro se prépare pour accueillir les Jeux Panaméricains le 13 juillet prochain. Les autorités ont quelques semaines pour sécuriser la ville. D’où la nervosité de la police militaire et les affrontements fréquents avec les bandes armées.
Ce qui est désespérant c’est que les brésiliens aisés vivent entre eux dans des quartiers hyper-protégés par des milices privées. On voit que la surveillance est partout, que la vigilance est de tous les instants. Dernièrement, des bandes ont mis au point un scénario d’enlèvement virtuel. Quelqu’un appelle une famille pour lui annoncer qu’il est de la police et qu’il est en train de négocier avec des kidnapeurs la rançon que la famille doit payer pour la libération de la personne qui, comme par hasard est dans l’impossibilité d’être jointe. L’appel est fait à partir d’une cabine et l’argent doit être déposé dans un lieu indiqué etc. Les familles aisées évitent d’exhiber les signes extérieurs de richesse. Pas de limousine, pas de provocation.
A Sao Paulo, le long des belles avenues, on remarque de belles maisons style 19ème siècle. Elles sont toutes devenues des bureaux pour des sociétés ou mieux des show room de voitures ou de la mode. Les gens n’y habitent plus, ils préfèrent loger dans des appartements hautement surveillés par des milices qui ne laissent personne entrer sans montrer patte blanche. En même temps, cette ville possède une salle de concert d’une beauté exceptionnelle : l’Auditorio Ibirapuera, conçu par l’architecte Oscar Nemeyer qui s’apprête à fêter son centenaire bientôt. Là, nous avons assisté à un concert de l’extraordinaire guitariste Yamandu Costa en compagnie de Hamilton de Holanda. En sortant de ce lieu magnifique, nous retrouvons l’atmosphère de l’insécurité qui règne surtout la nuit.
Dernièrement à Rio de Janeiro une équipe d’une ONG française a été décimée par un jeune brésilien issu des favelas. Ces trois français l’avaient sorti de la misère, l’avaient éduqué et impliqué dans leur travail au point d’en faire leur comptable. Malgré la confiance et le bien que cette organisation humanitaire lui a fait, il a fini par piquer dans la caisse. Lorsque il fut appelé pour rendre des comptes, il n’a pas hésité à tuer ces bienfaiteurs.
Une autre histoire encore plus horrible est arrivée à Sao Paulo : une bande attaque une voiture, fait descendre ses occupants mais ne voit pas qu’il y avait sur le siège arrière un enfant de six ans attaché par la ceinture de sécurité. En ouvrant la porte arrière l’enfant s’est trouvé en dehors de la voiture, son corps a été traîné sur 7 klm. Au bout de cette fuite, le petit corps s’est découpé.
Le 20 mars, trois attaques de banque ont eu lieu simultanément dans la grande avenue commerciale de Sao Paulo. Quelques balles perdues ont touché des passants. Une jeune fille de 16 ans, victime d’une autre attaque au début de l’année est paralysée à vie.
Ce sont ces faits que la presse rapporte quotidiennement qui font la vie ordinaire de ces grandes villes. Pourtant, les Brésiliens vivent avec et ne parlent pas de quitter leur pays. Maria, une belle brune, avait été kidnapée en 1996. Elle me raconte : « Au moment de sortir de ma voiture, deux hommes armés m’ont poussé dedans et l’un deux a pris le volant. J’ai tout de suite joué le jeu. Pas de panique, pas de colère, pas d’insultes. Je leur dis, je vous comprends.

Ils m’arrêtent devant une banque, l’un d’eux m’accompagne pour retirer de l’argent. Je retire les mille Réals autorisés, puis, il me dit que j’avais droit à un deuxième retrait dans la même journée. Nous voilà partis à une autre banque où je retire de nouveau mille Réals. Nous quittons Rio et là j’ai eu très peur. J’ai pensé au viol, à la rançon etc. J’ai profité d’un léger ralentissement dans un virage et ouvris la porte. Je me suis cassée le poignet, la jambe mais j’étais sauve ! J’ai pensé quitter Rio, mais j’ai préféré m’adapter et vivre dans cette ville qui est très belle ! »

Il faut faire l’effort de ne pas généraliser. Car la vie continue, et elle est souvent belle. Comme disait André Suarès dans « Voyage du Condottière », « Les pays varient avec ceux qui les parcourent (…) on voit toujours plus ou moins comme on est. Le monde est plein d’aveugles aux yeux ouverts sous une taie… »
En ce sens je trouve le Brésil un pays méditerranéen, avec quelque chose d’oriental, de magique avec un peuple gai, souriant, accueillant et toujours surprenant. On ne sait plus quoi en penser. La violence est un trait de caractère lié à une situation où la mafia tire les ficelles. Les favelas par exemple sont éclairées jour et nuit, simplement parce que l’électricité est volée et que les seules « factures » que les habitants de ces quartiers payent sont celles que leur présente la mafia.
Durant le fameux carnaval qui a lieu chaque année au mois de février, on constate qu’il y a une trêve. Tout le monde prépare le défilé, tout le monde se prépare à la fête. La violence est mise entre parenthèses.
Ce que le Brésil est en train de vivre préfigure peut-être l’avenir de certaines grandes villes si la mondialisation continue d’appauvrir les couches défavorisées et si le libéralisme sauvage poursuit son élan, écrasant sur son passage les faibles et les démunis. Vivrions-nous sous haute surveillance ?

Déjà, des voitures de ville se vendent en deux formules : normale ou blindée, ceci pour la sécurité, pour ce qui est de la lutte contre la pollution, la plupart des véhicules roulent à l’ethanol, un alcool, substitut du pétrole.
Le Brésil avec ses 180 millions d’habitants avance malgré tout. Mais les gens ont appris à vivre dangereusement.
Dans les écoles que j’ai visitées, les enfants ne ressentent pas de racisme. En revanche ils m’ont tous demandé si le racisme social existe, me donnant comme exemple l’exclusion de fait des pauvres des grands lycées et comme les habitants des favelas sont souvent noirs, ils assimilent la discrimination à cause de la précarité à du racisme. 60 millions de Brésiliens vivent en-dessous du seuil de la pauvreté. Les jeunes se révoltent en s’attaquant à ceux qui vivent mieux qu’eux, de toutes façons, ils savent que leur étoile ne brillera pas longtemps.
Tout autre chose à Florianopolis, une île au sud de Sao Paulo. Là, la vie se passe au ralenti. Le tourisme n’a pas encore fait des ravages ; l’endroit est merveilleux. C’est un autre Brésil, une autre façon de vivre. Les problèmes d’insécurité sont à l’image de l’île : sans grande gravité.
Le Brésil du président Lula n’a pas encore trouvé l’issue au problème essentiel qui est celui des inégalités sociales. Lula se voudrait le leader de l’Amérique latine et le partenaire des Etats-Unis. On lui reproche cependant que la lutte contre la corruption, un véritable fléau, est hésitante, ambiguë.

Mais les Brésiliens des grandes villes ne semblent pas compter sur l’Etat pour régler le problème de l’insécurité. Les armes circulent et ceux qui ont quelque chose à protéger assurent leur propre sécurité.

Tahar Ben Jelloun.