Darfour: la maison du feu et de l'insoutenable

Par Tahar Ben Jelloun

2007
 

Darfour, Palestine : la solitude de la justice

Par Tahar Ben Jelloun.

L’enfant d’un an mort de famine que ses parents ont enterré mardi 29 mai dans un coin d’un camp de réfugiés dans le Darfour a dû se demander pourquoi ses parents l’ont sorti du néant pour lui faire goûter la douleur du monde avant de le remettre à un autre néant, celui de la terre. Il a ouvert les yeux sur la violence. Il les a fermés sur la malnutrition et l’injustice. Il s’en est allé emportant dans sa petite tête l’image d’une humanité laide, il a vu de quoi sont capables les hommes quand leur rapacité et leur fanatisme s’expriment en choisissant leurs victimes parmi les plus démunis, les plus faibles, parmi les innocents comme cet enfant.
Il a été enterré le jour où, à l’autre bout du monde, G.W.Bush a décidé de renforcer les sanctions contre le régime du Soudan, responsable d’un génocide qui se déroule dans l’Est du pays, le Darfour.
Encore une fois la punition s’abat sur les populations, exactement comme à l’époque de l’embargo sur l’Irak de Saddam. Certes, le chef de l’Etat, Omar El Béchir sera gêné. Il est montré du doigt par celui qui a fait ce qu’on sait en Irak et surtout qui a fait pendre Saddam. IL y aura quelques petits problèmes d’intendance, mais encore une fois ce ne sera pas efficace, c’est-à-dire que les réfugiés du Darfour, les deux millions de déplacés, les milliers de jeunes filles violées par des milices, les deux cent mille morts, tous ceux-là ne verront pas leur sort changé en mieux par la baguette magique du grand chef américain. Ce sont des mesures insuffisantes et bien tardives. Peut-être qu’un miracle se produira.

Le Darfour, (« la maison du four » en arabe) est une tragédie issue d’un conflit ethnique, politique et culturel. Il a éclaté en 2003, opposant des populations musulmanes mais non arabophones de l’ouest du Soudan à des milices arabes alliées au gouvernement du président Omar El Béchir. Ces milices s’appellent les janjaweeds (« les cavaliers de guerre »), elles sont armées par Khartoum qui leur a donné carte blanche pour un nettoyage ethnique, lequel s’est traduit par des viols de femmes et de jeunes filles, par des massacres systématiques et par une barbarie terrifiante. Dès 2004 Les Etats-Unis ont reconnu qu’il s’agit là d’un génocide. En plus des deux millions de déplacés, il faut rappeler les 230 000 réfugiés au Tchad et dans la république Centre-Afrique.
Derrière tout cela, il y a le pétrole et l’eau, deux ressources essentielles pour le pays. La Chine qui achète les deux tiers du pétrole du Soudan, lui vend des armes et a même installé des usines dans ce pays où on fabrique de l’armement chinois. Malgré l’embargo de l’ONU, la Russie ne se gêne pas pour fournir des armes à Khartoum et ignore la complexité de l’opposition des habitants du Darfour à la politique raciste d’Omar El Béchir. L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) a envoyé 7000 soldats pour la paix, mais ils sont inefficaces et la Chine se met sur la même ligne qu’Omar El Bechir qui refuse que l’ONU envoie des casques bleus dans cette région. Pendant ce temps là les massacres continuent.
En punissant le gouvernement du Soudan, G.W.Bush a voulu se donner une apparence humanitaire. Vu son échec en Irak et le chaos qu’il y a provoqué, il était normal qu’il se préoccupe de populations qu’on tue en toute impunité depuis quatre ans. Les enfants du Darfour qui tirent sur les seins vides de leurs mères sont à présent rassurés : Papa Bush a tapé du poing sur la table ! La famine évitera de passer par là et les Janjaweeds vont trembler de peur ! Enfin, la leçon à tirer de cette tragédie est la même qu’on trouve dans un conflit plus ancien et surtout plus difficile, celui qui dure depuis 1948 au Proche-Orient: la solitude de la justice.
Certains conflits sont voués à entrer dans une éternité cruelle. Il en est ainsi du conflit israélo-palestinien qui dure, se complique et augmente les haines et les incompréhensions. L’opinion internationale semble fatiguée par les rebondissements de cette guerre qui ne dit pas son nom entre Israéliens et Palestiniens et entre le Hamas et le Fatah. Les récents développements de la crise palestino-syro-libanaise ont rendu les choses encore plus complexes au point où l’indifférence s’installe dans certains esprits qui ne savent plus quoi penser de l’avenir d’un virtuel Etat palestinien, car à côtés du Hamas et d’autres organisations islamistes manipulées par la Syrie ou par l’Iran, il y a un chef de l’Autorité palestinienne qui lutte sur tous les fronts, intérieurs et extérieurs, un chef qui cherche la paix mais qui est débordé par des mouvements extrémistes et qui n’est ni compris ni aidé par Israël.
Nous savons que la solution de ce problème dépend en grande partie de la volonté américaine. Tout le monde attend la fin de l’ère Bush pour espérer d’autres issues à ce conflit qui ne cesse d’endeuiller des milliers de familles et empêche les pays arabes de s’émanciper. Pendant ce temps-là le chef de l’Etat syrien vient d’être réélu avec 97,6 % des suffrages et doit être très satisfait de cette victoire écrasante de la démocratie ! Cela mettrait-il à l’abri son pays d’un tribunal pénal international devant juger les assassins d’hommes politiques tel que M. Hariri, ancien premier ministre libanais.
Tahar Ben Jelloun.