Sir Salman Rushdie

Par Tahar Ben Jelloun

2007
 

Longue vie à Sir Salman Rushdie !

Par Tahar Ben Jelloun.

En général un grand écrivain n’a pas besoin de médailles. Ses distinctions ce sont ses livres qui entrent dans les foyers de millions de lecteurs et deviennent des amis pour les longues soirées d’hiver. Même si certains écrivains apprécient de faire partie des académies, d’être honorés par leur pays ou par des jurys composés de leurs confrères, ils savent que ce qui compte au fond ce seront les deux ou trois grands livres qu’ils auraient écrits. La vanité est humaine mais on sait qu’elle est inutile. Cela fait plaisir et réconforte un écrivain dans sa résistance contre la médiocrité.
Le cas de Salman Rushdie est différent. Du fait d’avoir été désigné en février 1989 par l’ayatollah Khomeiny pour être assassiné pour avoir osé écrire « Les Versets sataniques » son sort en tant qu’homme et en tant que créateur de fiction nous concerne tous. Nous ne sommes plus au temps où on brûle les livres et on chasse leurs auteurs. On peut ne pas apprécier une œuvre, la critiquer mais on ne condamne pas à mort son auteur surtout de la manière la plus diffuse et la plus incontrôlée, c’est-à-dire par une fatwa, une décision religieuse qui n’a rien à voir avec la justice et le droit. Ainsi n’importe quel musulman fanatisé peut prendre une arme et tuer cet homme et en sera récompensé ! L’islam a de tout temps encouragé la création et la recherche. Il est vrai que les poètes ne sont pas bien vus, mais de là à les tuer, nulle part dans les textes coraniques l’assassinat n’est autorisé.
Nous pensions que cette fatwa avait été levée, que la vie de Salman Rushdie n’était plus exposée à une mort violente. En 1998, le gouvernement iranien avait précisé dans un communiqué qu’il n’appliquerait pas la sentence de mort, c’est-à-dire la fatwa de Khomeiny, lequel avait considéré l’écrivain britannique d’origine indienne comme apostat dont le sang pouvait être versé impunément.
Nous avions cru l’affaire classée même si le geste d’un fou furieux, fanatisé, n’était pas à exclure. Salman Rushdie reprit une vie normale, donna congé à ses gardes du corps, se remaria et s’installa à New York.
Voilà que la reine Elisabeth II par son geste sympathique réveilla la colère et le fanatisme religieux en l’anoblissant le 16 juin dernier.
L’affaire vieille de 18 ans est de nouveau ravivée, et cela de la pire façon.

Quand je vois ces foules fanatiques réclamer de nouveau la tête d’un homme, quand j’entends ces hurlements et ces appels au meurtre parce qu’un grand écrivain a été anobli par la reine d’Angleterre, quand des hommes politiques nous disent que l’islam et les musulmans sont offensés parce que Salman Rushdie est devenu Sir Salman Rushdie, je constate que l’ignorance et l’obscurantisme nous cernent de nouveau, menaçant la création littéraire et l’audace qui fait avancer l’esprit et les mentalités.
Nous avons eu des protestations ayant causé plusieurs morts à cause de la publication des caricatures de Mahomet, vignettes qui ne peuvent lui porter atteinte dans la mesure où ce grand prophète est un esprit se situant au-delà de toute représentation ; nous avons eu l’affaire de l’opéra de Berlin qui a dû interrompre ses représentations parce qu’au dernier acte des prophètes sont malmenés par le metteur en scène, puis nous avons eu l’affaire du texte de Voltaire « Mahomet » qui n’a pas pu être joué en France. La régression est de retour ! La résistance aussi.

Ce qu’il faut dire à ces foules qu’on a poussées dans les rues d’Iran, de Pakistan et d’ailleurs c’est qu’un écrivain est un homme libre, qu’une fiction est de l’imagination et non la réalité, que la culture est aussi essentielle à l’homme que le pain, que la critique est libre aussi et que sans tolérance la vie ensemble est impossible. Mais comment arriver à se faire entendre ? Comment parvenir à leur esprit et à leur intelligence ? Mais on sait que le processus du fanatisme commence par tuer l’intelligence et tout esprit critique. Ensuite la voie est libre pour la violence et la mort.
Face à ce déferlement de haine contre Salman Rushdie, l’Iran vient d’enfoncer de nouveau le
clou de l’appel à la mort : le hodjatoislam Ahmad Khatami a déclaré le 22 juin : « En Iran islamique, la Fatwa révolutionnaire de l’imam Khomeiny est toujours valable et non modifiable ». C’est une sorte de ticket, de réservation pour l’au-delà, une sorte de billet d’avion « valable mais non modifiable »!
Quant à une organisation non gouvernementale, elle a décidé de faire passer la prime pour l’assassinat de Rushdie de 100 000 dollars à 150000 dollars, sans compter la prime officielle qui est beaucoup plus élevée.
Enfin je doute fort que ceux qui s’acharnent sur Salman Rushdie aient lu « Les enfants de minuit », son chef d’œuvre, « la Honte », sans parler évidemment des « Versets sataniques », roman de fiction, complexe et riche, qui honore l’imagination de son auteur.
Souhaitons à Sir Salman Rushdie paix et longue vie parce qu’il a encore des livres à écrire et enrichir ainsi la culture universelle.

Tahar Ben Jelloun.