Il faut sauver les infirmières bulgares et le médecin palestinien retenus en otages par Kadhafi

Article publié dans Le Monde du 6 juillet 2007; dans La Repubblica et dans Lavanguardia, par Tahar Ben Jelloun

2007
 

Il faut sauver les otages de la Libye

Par Tahar Ben Jelloun.

Il a été prouvé et démontré que les infirmières bulgares et le médecin palestinien retenus en otages par Kadhafi et qui viennent de nouveau d’être condamnés à mort n’ont jamais inoculés le virus du Sida à des enfants libyens. Le témoignage du professeur Luc Montagnier a établi que la contamination datait d’avant leur arrivée en Libye. Mais nous sommes chez Ubu, nous sommes face à une machination cynique et odieuse.
Je ne parlerai pas ici du sort que Kadhafi réserve à son peuple depuis son arrivée au pouvoir par la violence d’un coup d’Etat en septembre 1969. A la limite, c’est au peuple libyen de résister et de lutter contre cette dictature d’un genre particulier. Mais le fait d’avoir monté de toutes pièces cette histoire rocambolesque et qui ne pouvait naître que dans l’esprit d’un homme qui avait des comptes à régler avec l’Occident est un scandale aussi condamnable que n’importe quelle prise d’otages par des commandos terroristes.
Que cherche M. Kadhafi ? Effacer le fait d’avoir reconnu indirectement sa responsabilité dans les attentats des avions explosés en plein ciel faisant, côté américain 270 victimes, côté français 170 victimes ? En versant la somme de 2,7 milliards de dollars aux familles des victimes américaines et 170 millions (seulement) aux familles françaises, même s’il l’avait fait à travers une association caritative « Adaoua islamya » dirigée par un de ses fils, il n’en reste pas moins que cela équivaut à une reconnaissance de culpabilité. Il ne fallait pas accepter ce marchandage. Ou bien la Libye est innocente et là elle n’a rien à payer, ou bien sa culpabilité est établie et là c’est à la justice d’un tribunal pénal international de la condamner. Ce fut une erreur politique et morale dont les otages d’aujourd’hui payent la note. Eux sont encore vivants pas comme les malheureux passagers de deux avions abattus en plein ciel. Il ne s’agit pas de faire de l’équilibrisme, mais de rappeler qu’un crime est un crime et que tout l’argent du monde ne peut remplacer une vie humaine.
La Libye voudrait appliquer à l’Europe sa façon étrange, datant d’un autre temps, de considérer la justice. Ainsi on apprend qu’elle réclame de l’argent pour accepter un « arrangement » qui ferait que les familles des enfants libyens contaminés renonceraient à l’exécution de la peine capitale et se contenteraient d’une peine de prison. Une façon de récupérer l’argent déboursé dans l’autre affaire et d’apaiser la colère de ces familles frappées par le malheur. Nous sommes donc dans la logique de la tradition de ce pays qu’on appelle « la dette du sang ». Cette tradition consiste à racheter son crime. La personne coupable d’assassinat se soumet à l’arbitrage de la famille de la victime qui calcule le coût de ce délit. C’est exactement ce que le gouvernement de Kadhafi fit avec les Américains d’abord et les Français ensuite. Il a réussi à les ramener à des pratiques moyenâgeuses et incompatibles avec la modernité. Il ne fallait pas le suivre sur ce terrain.
L’Europe ne devrait pas entrer dans cette logique archaïque et contraire à la justice et au droit. Seule une cour de justice indépendante et rationnelle est en droit de juger de la culpabilité ou de l’innocence de ces accusés. Pour avoir en 2004 visité la Libye à l’invitation de l’ambassade de France, j’ai constaté combien ce pays est loin d’être un Etat démocratique, où tout est figé depuis 1969. Tout le monde sait que la politique y est menée de manière aléatoire, souvent arbitraire.
Nous sommes dans une affaire où des infirmières et un médecin servent de « pièce à conviction » à des buts difficilement avouables. Depuis 1969 M. Kadhafi cherche à asseoir sa légitimité, à avoir une crédibilité vis-à-vis des puissances occidentales. Il a réussi à « séduire » les Américains en leur ouvrant toutes grandes les portes de son pays riche en puits de pétrole espérant en même temps qu’il ne figure plus dans la liste des « Etats voyous ». L’Italie ferme les yeux sur tous ces aspects pour entretenir avec Kadhafi de bonnes relations d’affaire. Il faudra que la morale prenne le dessus sur le réalisme économique. A présent Kadhafi voudrait que l’Europe le considère et lui accorde un crédit moral et politique. Il s’y prend de la pire façon. Le scénario qu’il a écrit achoppe sur quelques détails : ces infirmières et ce médecin n’y sont pour rien dans la contamination de ces malheureux enfants. C’est inimaginable. A moins qu’ils fussent envoyés là par un démon encore plus cruel que celui des contes des « Mille et une Nuits ». Quel intérêt auraient-ils eu à faire un tel mal ?
Il faut que l’Europe refuse ces histoires de dette du sang ; si elle négocie avec la «justice » libyenne, alors pourquoi se scandaliser quand elle négocie et refuse de l’admettre avec des terroristes preneurs d’otages en Irak, au Liban ou en Afghanistan?

Tahar Ben Jelloun.