Avec Amos Oz en Calabre

Par Tahar Ben Jelloun

2007
 

Les écrivains et la paix

Par Tahar Ben Jelloun.

Quand deux écrivains se rencontrent de quoi parlent-ils ? De tout sauf de littérature, à moins de pousser la curiosité jusqu’à poser la question du genre: « alors sur quoi travailles-tu en ce moment ? » En général, il répondra par une phrase banale, « je fais des recherches pour un roman ». Mais quand ces deux écrivains sont, l’un Israélien, l’autre Arabe, c’est le conflit isréalo-palestinien qui s’impose dans les premiers mots échangés.
Ainsi j’ai eu la chance les 24 et 25 septembre dernier de m’être retrouvé avec Amos Oz dans la petite ville de Calabre, Cosenza, pour recevoir conjointement Il Premio Fondazione Carical Grinzane Cavour Per la Cultura Euro Méditerranéa. Un prix donné sous le signe de l’espérance et du dialogue pour la paix.
La réception était grandiose et émouvante. Nous avons, Amos et moi, échangé nos points de vue sur scène devant un grand public attentif et chaleureux. De quoi avons-nous parlé ? De l’écriture. Comme a dit Amos, l’écrivain est un observateur, un scrutateur de la vie quotidienne, il regarde autour de lui et il écrit.
Tout à fait d’accord avec lui. Ayant lu ce qu’il a écrit récemment sur le confit en cours dans un pamphlet « Aidez-nous à divorcer », je sais que la préoccupation essentielle de cet écrivain, ainsi que celle de la plupart de ses collègues comme David Grossmann ou Abrahma Yehoshua, c’est comment parvenir à la paix dans la justice et la dignité, comment faire échec aux fanatismes des deux côtés.
Nous sommes tombés d’accord sur le fait que les deux peuples sont fatigués de la guerre, que des générations de Palestiniens et d’Israéliens sont nés dans ce contexte brutal, horrible et qu’ils ne connaissent de la vie que la violence et la guerre. Notre dialogue était naturel. Nous avons parlé des difficultés des deux côtés sans complexe. Amos a évoqué le fanatisme de certains israéliens. Moi j’ai parlé du Hamas qui s’appuie sur l’islam pour mener son combat tout en créant une déchirure à l’intérieur de l’OLP ; j’ai rappelé comment Sharon a favorisé l’émergence du Hamas en vue de créer une guerre civile inter-palestinienne. Nous nous sommes tombés d’accord sur le refus des ingérences qu’elles soient américaines ou iraniennes. Nous avons réclamé d’une même voix la création de deux Etats indépendants, l’un Israélien l’autre palestinien. Puis Amos a ajouté : « je suis optimiste parce que les deux responsables politiques se parlent quotidiennement ! ».
Il est vrai qu’il n’existe plus de tabou entre les deux entités. Les uns et les autres se voient, se parlent, se disputent, se réconcilient et cherchent quelque solution. Reste qu’il y a un partenaire fort et un autre faible. En général, c’est au fort de tendre la main au faible. C’est à Israel de réaliser que la paix est une construction, longue et périlleuse, menacée par ceux dont les intérêts politiques, économiques et même religieux sabotent par tous les moyens l’établissement de la paix, qu’il ne gagnera pas par la force des armes et de l’occupation coloniale.
J’ai répondu à Amos qu’il ne s’agit pas que les Palestiniens et Israéliens s’aiment. L’amour est trop compliqué. Il vaut mieux être modeste et réclamer simplement du respect, respect de l’histoire, respect des aspirations d’un peuple sans patrie depuis 1948, respect d’une coexistence qui ne sera pas facile mais qui est absolument nécessaire. Sinon ? Sinon, on tombera dans le scénario du pire, celui élaboré par des gens cyniques et qui comptent sur l’extrême fatigue des partisans de la coexistence, affirmant un pessimisme qui dit que cette région est vouée à la guerre éternelle.
Si on ne peut pas vivre ensemble, au moins vivons séparés en attendant d’apaiser et d’assainir la situation vieille de rancoeurs, de haine, de méfiance et de peurs. L’optimisme c’est être modeste. Il n’y aura pas de miracle, pas de paix immédiate, totale et féconde. Mais ne faut-il pas commencer par ce qui est possible. Le slogan de Mai 1968 en France qui disait « Soyez raisonnable, demandez l’impossible », n’est pas valable ici, ou alors il faut l’arranger ainsi : « Soyez courageux, abattez le mur !» Car ce mur, physique mais aussi psychologique est une honte qui n’a fait qu’exacerber les leviers du conflit.
Si cela ne tenait qu’à nous autres écrivains, il y a longtemps que la paix aurait régné en Palestine et en Israël.
Les écrivains fouillent la société, sont des témoins vigilants et exigeants de leur époque. La création, l’imaginaire, l’invention ne sont pas du côté de la destruction, de l’humiliation des peuples. Il y eut des écrivains défendant le racisme et les guerres. Mais ils ont toujours été marginaux quel que soit leur talent. Platon avait rêvé d’une république dirigée par des philosophes, des poètes. Aujourd’hui, on peut rêver que les puissants qui dirigent la planète, non pas qu’ils cèdent leur place aux écrivains, mais au moins qu’ils les lisent et éventuellement les écoutent quand ils parlent.
Au moment où nous dialoguions, un groupe de soldats israéliens a pénétré dans Gaza et a tué deux Palestiniens qu’il soupçonnait d’être des terroristes. Le langage des écrivains n’a rien à voir avec celui des militaires. Hélas.

Tahar Ben Jelloun.