Maroc: désertification culturelle

Par Tahar Ben Jelloun

2007
 

Désertification culturelle.

Par Tahar Ben Jelloun.

C’était il y a longtemps. Je prenais un café avec Jean Genet dans le centre ville à Tanger. La Marche Verte venait d’avoir lieu. Nous parlions de cet enthousiasme du peuple marocain, puis Genet s’arrêta et posa son regard sur un groupe de jeunes qui étaient là en train d’attendre quelque chose ou quelqu’un. Ils s’ennuyaient. Après un moment de silence, il me dit :
--Tu sais qu’en ce moment a lieu à Paris une très belle exposition de Van Gogh ; le ministre de la culture marocain devrait organiser des charters pour emmener ces jeunes voir ces magnifiques peintures. Ce serait rendre un grand service au Maroc.
Certes Genet était connu pour son esprit de provocation. Mais là, ce n’était pas une de ses idées dérangeantes et malintentionnées. A bien réfléchir il avait raison. L’idée du charter est une métaphore. On pourrait imaginer d’offrir un voyage aux étudiants les plus méritants pour visiter le musée du Prado à Madrid ou le Louvre à Paris. Encore faut-il avoir un ministère digne de ce nom et un intérêt sincère pour la jeunesse de ce pays. On pourrait aussi imaginer une telle exposition se tenir dans un grand musée du royaume. Il n’y a pas de musée ? Ah, bon. Pas de musée national ? Rien ? Des projets ? Passons.

Nous assistons de plus en plus à une avancée du désert culturel dans notre pays. Cette désertification est une réalité criante. Certes, il existe un ministère avec un ministre et des fonctionnaires. On me dit que son budget est tellement misérable qu’on n’en parle même pas. Mais ce qu’il y a de pire que l’absence de moyens financiers c’est l’absence de volonté politique. La culture a certes besoin d’argent pour se produire. Mais elle a surtout besoin de considération et de réelle volonté afin de lui ouvrir un espace assez large pour exister. Le peuple a sa culture, encore faut-il la valoriser et lui donner les moyens de s’exprimer.

On a pris l’habitude de confier la culture du pays aux centres culturels étrangers comme les instituts français, allemand, espagnol. Heureusement qu’ils existent, d’abord parce qu’ils sont utiles et nécessaires, ensuite parce qu’ils démontrent la faiblesse voire l’inexistence d’initiatives nationales qui répondraient aux attentes d’une jeunesse qui comme toutes les jeunesses du monde a besoin de consommer de la culture qu’elle soit classique ou moderne, provocatrice ou simplement traditionnelle.
Laisser cette jeunesse livrée à elle-même dans un contexte politique mondial marqué par l’extrémisme meurtrier, est une erreur, une faute dont on ne mesure pas les conséquences à court ou long terme.

Les politiques devraient comprendre que le développement économique du Maroc est incomplet et lourdement handicapé sans le développement culturel. En quoi consiste-t-il ? Le chantier culturel devrait être aussi important que celui de l’enseignement ou du moins qu’il en fasse partie.
Je me souviens lorsque Mohamed Benaïssa avait été nommé ministre de la culture, je lui avais conseillé, en tant qu’ami, de lancer la construction de plusieurs centres culturels dans les villes du royaume. Je lui avais donné l’exemple du Centre Beaubourg à Paris qui est un véritable champ de bouillonnement culturel. Des milliers de visiteurs quotidiennement. Une réussite formidable dans une capitale qui ne manque pas de musées ni de lieux où les nourritures culturelles sont aussi importantes que les nourritures terrestres.
Evidemment nous n’avons pas les moyens de la ville de Paris. Mais avons-nous des idées ? des initiatives simples pour développer les potentialités créatrices de notre jeunesse ? Benaissa avait acquiessé avec un sourire en coin du genre « cause toujours ».

Longtemps j’ai cru que le Maroc serait différent des autres pays arabes. Il est vrai qu’il est actuellement le seul pays arabe qui avance et se distingue par la volonté d’en finir avec les vecteurs de l’arriération et de l’immobilisme. Le monde arabe est entré dans une période de déclin et de décadence que plus personne ne conteste. Regardez le statut de la femme dans la majorité des sociétés arabes, regardez l’état des droits de l’homme, l’état des libertés individuelles et générales. Le Maroc essaie d’échapper à cette fatalité de la régression, mais on ne peut pas dire que les choses se passent vraiment bien.

La presse est relativement libre, mais de temps en temps on s’en prend à cette liberté pour lui imposer des limites, ce qui réjouit les ennemis du Maroc qui ne se privent pas de le matraquer par des éditoriaux cinglants. La presse a son rôle à jouer dans le bouillonnement culturel. C’est un média qui rend compte et amplifie ce qui se produit. Or, regardez l’espace que la presse réserve à la culture : minable. Peut-être parce qu’il n’y a rien à rapporter, peut-être parce que les directeurs de rédaction sont eux-mêmes convaincus que la culture est la dernière roue de la charrette. Qu’importe, une opinion publique se nourrit de ce qu’elle consomme et aussi de ce qu’elle espère. Or le niveau zéro est atteint dans les deux cas.

Durant le Salon du Livre de Casablanca de février 2006, j’ai vu le ministre de la culture Mohamed Acha’ri. Comme pour son prédécesseur je lui ai demandé de créer davantage d’espace et de lieux culturels dans le pays. Il m’a dit tu as raison, il faudra en parler en haut lieu.

Est-ce que ce qu’il appelle le haut lieu aurait été contrarié ou révulsé de voir son ministre prendre l’initiative de faire construire des centres culturels dans les quartiers populaires de Casablanca et autres villes du pays ? Vous me direz avec quoi ? L’argent, ça se trouve. Ce n’est pas cela qui a empêché notre ministre poète d’agir, non, ce qui l’a empêché d’agir c’est sa vieille conception du pouvoir consistant à ne pas bouger, à ne pas faire de vagues et à rester dans une discrétion lui garantissant son maintien au pouvoir. Il n’a pas de mauvaises idées, mais pire que tout il est inhibé, de peur de déplaire, de peur de déranger un ordre bien calme, insignifiant et tranquille, aussi tranquille qu’un cimetière où la mémoire des morts se fane et se désespère.

A quoi sert un centre culturel ?
L’extrémisme enrobé de discours religieux est ravi que ces centres culturels n’existent pas. C’est le vide qui lui permet d’agir, qui lui donne la possibilité de s’engouffrer dans des lieux où des jeunes attendent. Ils sont disponibles, prêts pour n’importe quelle aventure qu’elle soit celle de l’intelligence et de la découverte ou celle de l’obscurantisme qui remue des instincts primitifs et meurtriers.
Cioran disait qu’il ne faut pas s’étonner de voir le fanatisme s’emparer de la jeunesse, c’est normal qu’un jeune soit tenté par l’extrémisme. Le sachant, on pourrait éviter à un pays quelques catastrophes.

Le fanatisme se nourrit de l’ignorance. Ce qui est pire que l’ignorance, c’est la prétention de pouvoir tout expliquer, tout comprendre et d’aller répandre ce discours là où la culture multiple et ouverte n’existe pas.
« L’intelligence c’est l’incompréhension du monde » aimait dire André Gide qui reprenait une pensée de Henri Bergson. On pourrait la remplacer par « la bêtise est la prétention de comprendre le monde, de tout expliquer et d’être content de soi ». Non que le monde est incompréhensible, mais il est complexe parce qu’il est divers et riche et que l’être humain n’est pas toujours aussi transparent qu’il pense l’être.

Comme on a lancé le chantier des auto-routes, des ports et des aéroports, on aurait pu, dans le foulée lancer le chantier des centres culturels dans les petites et grandes villes. Quand on veut on peut, dit l’adage populaire. Au Maroc, aucun responsable sérieux ne conteste l’importance voire l’urgence d’équiper le pays en centres et espaces culturels. Oui, je sais, il y a les festivals, les moussems, les célébrations etc. Ce sont des moments exceptionnels. Il faut qu’ils continuent mais ce dont nous avons besoin c’est de la culture au quotidien et à la portée de tous. Le succès de ces festivals prouve combien la jeunesse a soif de culture. Il faut l’entendre, il faut décrypter ses messages et en tenir compte.

Prenons le cas du livre. En dehors du salon de Casablanca, le livre sommeille dans des caisses ou sur quelques pauvres étagères. La lecture ne cesse de se raréfier dans le monde arabe. Dans un ensemble de pays qui ont en commun la langue arabe classique, un roman best-seller ne dépasse pas le nombre de trois mille exemplaires ! Les Arabes lisent de moins en moins. C’est un des signes de la crise que vit cet ensemble de pays déchirés, mal développés, non démocratiques et ruinés par des guerres intestines et des dictateurs du genre Saddam ou aujourd’hui Kadhafi.
Au Maroc, ceux qui ont envie de lire n’ont pas les moyens d’acheter des livres et ceux qui sont aisés n’achètent pas de livres ou à quelques rares exceptions. Regardez les maisons des gens riches ; l’architecte pense à tout sauf à une bibliothèque. Ce n’est pas de sa faute, mais celle du propriétaire pour qui la lecture est un vague souvenir de ses années d’études où il se devait de lire des extraits de livres au programme. La lecture, « ce vice impuni » est de moins en moins pratiquée. Prenez le train et vous verrez que peu de gens utilisent ce temps pour lire. Je donne cet exemple parce que la première chose qu’on remarque quand on prend les transports en commun en France, c’est que toutes les têtes ou presque toutes sont plongées dans un livre.
L’état de la lecture est alarmant. Si vous le contestez allez faire un tour dans les rares librairies qui résistent encore. Dans une ville comme Tanger (un million d’habitants en moyenne), existe deux librairies principales dont l’une, quasi historique, est en train de mourir. Le livre se vend dans des papeteries, des kiosques à journaux. Seules les librairies de la pensée islamique ont l’air de survivre dans ce désert où personne ne s’inquiète de l’état du livre.
Cependant les Marocains lisent …des journaux, des magazines, des hebdos à scandale. Ils adorent, certes l’information, mais ce qu’il y a autour comme par exemple la rumeur, les pseudo scoops, les racontars etc.

Je ne ferai pas le tour de tous les domaines culturels dans ce pays, je vais juste faire quelques remarques. La musique poursuit son chemin avec quelques surprises, je pense notamment à certains groupes de Rap. Le cinéma se fait dans des conditions et avec des moyens pathétiques. De plus en plus de salles de cinéma ferment pour cause de non fréquentation. Le DVD piraté fait des ravages. Et cela au détriment de la lecture. Les Ciné-clubs qui ont formé plusieurs générations de cinéphiles ont tous disparu. Le théâtre n’a que la télévision pour s’exprimer. Quant à la peinture, il y a pléthore ! Dans le tas et avec le temps, il en sortira bien un ou deux grands peintres. Mais là aussi l’Etat n’y est pour rien. Ce qui n’a pas empêché des faussaires et des usurpateurs d’apparaître et de faire illusion. Ce qui est tout à fait normal dans un pays où n’existe pas de tradition critique ni de tradition d’un marché de l’art.

Vendre ne veut pas dire avoir du talent. Or il se passe au Maroc un phénomène étrange qui perturbe les valeurs : un peintre qui a plus de talent pour vendre que pour créer parvient à se faire une petite carrière commerciale qui trompe énormément. Pendant ce temps-là les valeurs sûres refusent de se plier à ce jeu de massacre où l’argent est devenu le critère du talent.

Dans un article paru il y a quelques temps dans Tel Quel, le poète Abdellatif Laâbi attirait notre attention sur le fait que le Maroc néglige la mémoire de son patrimoine culturel. IL a eu raison de signaler cette culture de l’oubli. Mais qui l’a entendu ? Qui a fait quelque chose depuis pour sauvegarder cette mémoire qui vient de loin et dont le pays a besoin si l’on veut continuer d’exister sur la scène culturelle ?
Il n’y a pas que l’oubli, il y a aussi une absence de prise de conscience. Le niveau de l’enseignement, vecteur essentiel pour accéder à la culture, y est pour beaucoup dans cette désertification culturelle. Mais là nous touchons un domaine qui a fait pleurer plus d’un.

Tahar Ben Jelloun.