Le terrorisme et la mort de Dieu

Par Tahar Ben Jelloun

2007
 

A propos du verdict des attentats de Madrid.
Par Tahar Ben Jelloun

La justice des hommes, même rendue dans le plus grand souci d’équilibre et de réparation, même si elle multiplie les milliers d’années de détention sera toujours imparfaite, comportant pour les uns et pour les autres des éléments objectifs de frustration, un sentiment d’échec car rien ne peut mettre fin au chagrin d’une mère ni rendre son deuil plus facile.
Je pense à ces centaines de familles victimes des attentats du 11 mars 2004 à Madrid comme à celles de Londres ou de Casablanca. Le terrorisme, au-delà de sa spirale incontrôlable et imprévisible, reste le fléau qui hante les démocraties et certains pays émergeants.
Mourir à la guerre est une affaire entendue depuis l’apparition de l’homme. Se battre pour sa terre usurpée ou sa maison détruite est légitime quelle que soit l’idéologie qui rôde autour. Mais mourir dans un train, un café ou un bus sans être ni un soldat ni un belligérant, cela est nouveau et l’esprit rationnel, les tenants de la modernité n’y pourront rien.
Le grand tournant de la relation entre la vie et la mort a été le jour où un vieillard sénile a réussi à convaincre des jeunes gens de renoncer à l’instinct de vie et de la remplacer par celui de la mort, mais pas n’importe laquelle, mais une mort qui passe par soi et traverse ensuite le maximum de personnes dont la faute est d’être là au moment où le passage d’un instinct à l’autre s’accomplit dans une sorte de transe ou mieux encore dans une sérénité du devoir bien accompli.
Le fait de ne plus avoir la même perception du corps qui respire, qui vit et qui espère a bouleversé les données de la guerre nouvelle, celle qui ne dit pas

son nom, celle qui se fait dans l’invisible, celle qui agit par surprise, qui frappe les innocents et en tire une grande fierté.
Si une vie est offerte en vue d’en éliminer des centaines d’autres c’est que des sentiments universels tels que la peur, la lutte pour la vie, pour conserver son corps intacte et son esprit sain, ont glissé d’un registre de la normalité vers celui de l’esprit du sacrifice meurtrier. On peut le voir sous l’angle d’une pathologie étrange, mais cela ne nous avancera pas. C’est une révolution que l’Occident n’avait pas prévue et contre laquelle il ne peut pas lutter efficacement. On a tout essayé pour expliquer le geste de ces jeunes gens qui se transforment en « human bomb » et font des malheurs. On a dit que c’est la faute aux bidonvilles et aux conditions misérable de vie. On a vu ensuite des jeunes gens de familles aisées, ayant fait des études scientifiques, ne souffrant pas de frustrations majeures se jeter dans la foule bardée d’explosifs. On a dit que cela est fait pour laver les humiliations que subit le monde musulman. Et ce sont des musulmans, dans une mosquée qui sont les premiers visés. On a dit que c’est pour se venger d’Israël qui occupe des territoires palestiniens et bafoue les symboles de l’islam. On a vu des Palestiniens du Hamas tuer d’autres Palestiniens avec les mêmes méthodes que celles des « human bomb ».
Alors que faire et quoi penser ?
On peut analyser le phénomène du point de vue politique, religieux, psychologique, on restera toujours sur notre faim.
Je retiendrai la notion de transfert : l’instinct de mort éjecte celui de la vie et devient le moteur de celle-ci. La vie n’est plus là, n’est plus ce qu’elle est pour les gens disons « normaux », la vie s’estompe dans la tête du futur kamikase et la jouissance qu’il en tirera est virtuelle, elle est vécue par anticipation le temps de se préparer à devenir un suicidé-assassin. Il la vivra intensément et en fera une raison de quitter ce monde auréolé par le plus grand nombre de victimes d’autant plus que celles-ci ne sont pas choisies mais élues par le hasard de l’anonymat.
Le plaisir est là : le futur suicidé-tueur se promènera dans la ville, visitera les lieux de son prochain forfait et se prendra pour Dieu, pour celui qui décide de retirer la vie à l’un et à l’autre, celui qui décide de pourrir la vie d’un passant auquel il arrachera une jambe ou un bras, celui qu’il rendra orphelin et qui mourra à la longue des suites de ses blessures. Cette position est magique. L’assassin n’est plus dans le registre de la vengeance ou du vol pour vivre, il est dans l’entrée dans les sphères de la divinité qui font de lui un être d’exception, lui conférant un statut des plus exceptionnel qu’aucun général de l’armée n’a réussi à avoir un jour, excepté Hitler et ses compagnons qui planifiaient froidement l’exécution de millions d’êtres humains dont la faute a été d’être nés juifs ou tziganes.
Le suicidé-tueur va jouir de cet état le temps de se transporter ailleurs, là où ni vous ni moi n’avons envie d’aller vite. La peur de la mort n’existant plus, c’est comme la mort de Dieu, alors tout est possible et parfois ce possible est habillé de quelques références pseudo-religieuses qui brouillent les pistes des enquêteurs et des politiques.
Heureusement que tout n’est pas parfait. Il y a l’échec. Il y a le grain de sable. La vigilance de la population comme ce fut le cas ces dernières années au Maroc où les candidats au massacre furent repérés par des passants ou des policiers attentifs. Alors que devient le fameux transfert ? Il ne fonctionne plus. L’instinct de vie reprend sa place et ses droits et le « human-bomb » redevient un être quelconque, banal, qui a peur, qui a faim, qui veut parler avec sa famille, qui jure qu’il ne recommencera plus etc. Il est revisité par la vie et même par le remords et la morale.
Le verdict de Madrid rendu le 31 novembre ne découragera personne. Ceux qui se préparent pour exécuter des missions suicides et surtout meurtrières sont au-delà de tout ce qui a été dit dans ce tribunal. A la limite ces condamnés, ils ne les reconnaissent même pas. Ce ne sont pas leurs frères de lutte. Ce sont des criminels parce qu’ils ont été pris. Ils ont perdu le précieux instinct de mort et sont redevenus des gens « normaux ». La preuve, aucun ne s’est donné la mort en prison, et certains ont versé des larmes parce qu’ils ne comprennent pas ce qui leur arrive. L’instinct de mort ne supporte pas la défaite, le doute, la faillite. Il doit être réservé à des hommes supérieurs, pas à n’importe quel voyou. Il faut le mériter et aller jusqu’au bout de cette logique infernale qui consume tout ce qu’elle touche. Il y a cependant un paradoxe : il faut avoir été assez faible (donc manipulable) pour devenir un « homme supérieur ». Mais on n’est pas à une contradiction près. La logique du massacre continue. A chacun de nous de le savoir et d’être vigilant.
Tahar Ben Jelloun.