Tanger 2012 : Cette Expo qui n'aura pas lieu

Par Tahar Ben Jelloun

2007
 

Tanger 2012, rendez-vous raté.
Par Tahar Ben Jelloun.

Le 26 novembre 2007 Tanger a donné rendez-vous au monde en 2012 et puis le monde a raté ce rendez-vous avec la ville lumière aux deux mers, aux légendes hors du temps et à la fabuleuse histoire où artistes et voyageurs se retrouvaient pour imaginer des fables et des passions éternelles. Tanger a le blues, elle est mélancolique, triste. Elle s’est préparée comme une jeune fiancée pour accueillir quelques cent quarante pays et les enchanter. Durant six mois elle allait être la vitrine du monde. Mais le sort en a décidé autrement, le sort ou la puissance d’un Etat qui n’a pas lésiné sur les moyens pour convaincre les délégués devant choisir entre la Pologne, le Maroc et la Corée. Qu’importe la qualité, le sérieux, la détermination du Maroc à vouloir emporter cette victoire qui lui aurait donné l’occasion non seulement d’organiser l’Exposition Internationale mais aussi à montrer au monde qu’un Maroc nouveau, démocratique, jeune et enivré de projets est né et qu’il est en train de se distinguer de manière positive de tout le reste du monde arabe et islamique. Ce Maroc qui bouge a été dépassé par le savoir-faire, par la rigueur toute mathématique, et par l’acharnement d’un pays comme la Corée qui émerge de manière gourmande dans le monde avec ses industries, sa technologie tous azimuts et son abandon de l’âme ou plus précisément du capital humain qui fait aussi un pays. La Corée est admirable pour sa façon toute subtile et silencieuse d’avancer et d’investir opportunément dans des pays dont elle draguait les voix.
Le Maroc n’a pas perdu. Il n’a pas gagné non plus, et pour cause. Comment rivaliser avec la Corée ? Quels investissements le Maroc pouvait promettre à tel ou tel pays ? Comment séduire des votants qui avancent dans le secret ? Avec quelle arme aurait-il pu évincer un monstre économique qui, pour atteindre l’objectif a en sa manche une infinité de cartes ? Le Maroc a présenté un bon dossier, bien préparé, bien chiffré et il a surtout misé sur un superbe thème, celui de la rencontre des hommes et des cultures, celui du dialogue et du chemin de la paix. L’équipe autour de l’excellent wali de Tanger, Mohamed Hassad a fait un travail remarquable. Cette équipe qui a travaillé durant dix huit mois sans relâche a cru possible de convaincre des pays que le temps de l’Afrique, le temps d’un pays arabe et de surcroît méditerranéen était arrivé. Le temps et le tour d’un continent et d’une autre vision du monde étaient prêts. Tanger a été renvoyé à ses études et à ses plans. Non, ce sera le temps de la technologie sophistiquée, ce sera le temps de la puissance dans tous les sens du mot.
Le Maroc, avec sa passion, avec sa foi en des valeurs humanistes et non des valeurs marchandes, Tanger, avec son histoire où tant de cultures se sont mêlées, se sont aimées, ont reçu et donné ensemble, a laissé la place à la Corée. Il lui a manqué 14 voix. 14 voix qui ont été fascinées par le clinquant du tout technologique et peut-être qui ont été séduites par des promesses qui ne laissent pas de traces.
La Pologne a eu raison de protester contre l’arrivée massive et inopportune de dernière minute de pays qui se sont inscrits quelques jours avant le vote.

C’est là que le Bureau International des Expositions (BIE) aurait dû considérer la chose du point de vue moral. Non, il a suivi les textes du règlement. Il n’a pas réagi aux appels de la Pologne. Autre scandale : le vote secret. Pourquoi ne pas rendre ce vote visible, transparent et que tout le monde sache qui vote pour qui. N’est-ce pas le meilleur moyen d’éviter les compromissions et les tractations dont on imagine dans quel sens elles se font ? Un vote visible permet de reconnaître les amis des autres. Or, on ne saura jamais qui a voté pour qui. C’est une tombola aveugle se déroulant dans le noir.
Tanger gardera l’espoir d’avancer, sachant que son heure a été retardée, que son image n’est pas entrée dans tous les cœurs. Tanger aura d’autres projets, d’autres ambitions. Et si ce soir du 26 novembre des hommes et des femmes venus spécialement de Tanger à Paris pour soutenir la candidature de leur ville étaient abattus, tristes et désemparés c’est qu’ils ont eu le net sentiment d’avoir subi une injustice et que le pire dans tout cela, ils n’ont même pas le droit de désigner l’ampleur de cette injustice et de cette blessure. Tanger continue.
Tahar Ben Jelloun.