Spectre de la Famine

Egoïsme et Hypocrisie Par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Egoïsme et Hypocrisie

Par Tahar Ben Jelloun.

En regardant l’autre jour les images de la foule égyptienne affolée devant un distributeur de pain j’ai tout de suite pensé au Maroc. Non que la famine menace de sévir, mais si nous ne faisons rien pour prévenir les conséquences de la crise économique actuelle qui inquiète les pays riches, nous risquons de passer par des moments dramatiques. Tous les prix flambent, que ce soit ceux du pétrole, du gaz ou ceux du riz et du blé. Le Maroc n’est pas à l’abri d’une crise alimentaire. Déjà on voit de plus en plus de mendiants dans les rues, certains utilisant des enfants ou des handicapés, d’autres fouillent dans les poubelles des quartiers nantis. L’hypocrisie –dans le sens étymologique : être en dessous de la crise—fait dire à certains que la plupart des mendiants sont des professionnels et non des gens tout à fait démunis. Qu’importe. La mendicité est le syndrome d’une misère qu’on ne peut pas toujours cacher ou maquiller. La mendicité est une souffrance. Elle fait mal au pays, elle dit certaines choses sur la face cachée d’un Maroc qui bouge.

La planète chavire. Le monde s’affole. Les marchés spéculent. Les marchands se frottent les mains. Les riches profitent de la situation. Les pauvres ne savent comment résister à cette immense agression. Sept personnes sont mortes au Caire en se battant pour avoir leur part de pain. Bousculade. Panique. A Haïti la famine est déjà là parce que cette île a été dépouillée de tout, de ses arbres, de ses ressources. Haïti que j’ai visitée il y a une vingtaine d’années m’avait apparu comme l’avenir d’une planète de plus en plus injuste et folle. C’est l’endroit du monde le plus démuni de tout.

Le droit à l’alimentation, décrété par les Nations Unies, n’est pas garanti ou il l’est de moins en moins dans de nombreux pays. Ce droit élémentaire est balayé par les hausses spectaculaires des prix de tout. Les producteurs des matières premières veulent gagner toujours plus, les intermédiaires entre le produit et le consommateur sont de plus en plus nombreux. L’appétit et l’égoïsme n’ont plus de limite.
Ce qui s’est passé au Caire ou à Haïti n’est qu’un indice de ce qui pourrait se généraliser si on ne fait rien, si on continue de vivre comme si les autres, ceux défavorisés par la nature ou le destin, n’existaient pas. On estime qu’il y a 850 millions d’êtres humains qui ont faim, vraiment faim. Tous les jours  millions de pains frais sont détruits en Europe à cause de la surproduction. On a vu un hangar à Vienne plein à craquer de pain destiné à être réduit en poudre. Alors qu’il suffit d’un geste, une parole pour que ce surplus soit acheminé vers des pays qui en ont besoin. Mais cette volonté n’existe pas. Le sociologue suisse Jean Ziegler espère une « révolution populaire », une sorte de 12 août 1792 où le peuple renverse les possédants, les dominants, ceux qui l’écrasent et l’exploitent. Espérons ne pas rééditer cet événement qui a suivi la révolution française et qui s’est passé dans une mare de sang.
Certes, on a le choix : laisser le désordre et l’injustice se généraliser et avoir des conséquences dramatiques sur tous, ou bien décider de financer la croissance des pays pauvres. Financer ne veut pas dire remettre de l’argent à des dirigeants souvent corrompus, non, il s’agit d’investir et de permettre aux citoyens des pays du Sud de développer leur agriculture et surtout de leur faciliter la vente de leurs produits.
L’aide au développement ne cesse de baisser. En France elle devrait être de l’ordre de 0,7% du Pib alors qu’elle n’est que de 0,3%. Il faut bien que l’Occident comprenne qu’en aidant certains pays, notamment ceux avec lesquels il a eu des liens historiques, il s’aide lui-même. Il n’a aucun intérêt à ce que ces pays s’appauvrissent. On ne sait plus quoi faire avec les dizaines de milliers de gens de l’Afrique sub-saharienne qui traversent le désert à pied pour essayer d’atteindre un port espagnol ou italien pour survivre. Il en est de même entre le Mexique et les Etats-Unis. On a beau ériger des murs et des barrières en fils barbelés, la faim, la volonté de survivre sont plus forts.

Commençons par dénoncer des anomalies. Il est des pays africains riches en matières premières, en pétrole, en minéraux etc. Leurs peuples vivent dans une grande misère. Leurs chefs d’Etat, à la légitimité approximative pour ne pas dire très suspecte, sont soutenus par des puissances occidentales. Il n’est pas normal de voir arriver sur le sol européen des clandestins issus de ces pays riches.
Et puis il y a le cas de l’Algérie, puissance pétrolière et gazière, dont le peuple est pauvre et surtout maintenu dans cette pauvreté doublée d’humiliation et de chantage au terrorisme. Il n’est pas normal, il n’est pas décent que des citoyens algériens ne jouissent pas des retombées des richesses de leur pays.

Il faut lire les romanciers algériens comme Boualem Sansal qui a le courage de dire avec violence les vérités que le système militaire abrité derrière le chef d’Etat cache au peuple. Il faut lire notamment « Poste restante : Alger ; Lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes » (Gallimard 2006).

On apprend tous les jours que la folie des industriels n’a plus de limite : En 2050, il y aura cinq fois plus de voitures qu’aujourd’hui. On a beau leur rappeler les conséquences déjà néfastes du réchauffement de la planète, ils avancent comme des « terminators ». Les pays qui produisent le plus de CO2 sont les pays dits émergeants comme la Chine, l’Inde ou le Brésil. G.Bush a déclaré que « le mode de vie américain n’est pas négociable » ; celui de la Chine non plus. Alors que de bonnes âmes demandent à ce que les nantis fassent de la place aux autres, à ceux qui souffrent de malnutrition ou même de famine, on assiste à une course des égoïsmes marquée par une panique comparable aux dernières heures du « Titanic ». Il est vrai qu’il n’existe pas de prise de conscience sérieuse de la situation et encore moins de volonté politique pour changer les habitudes, renoncer à un peu de confort et donner la possibilité aux pauvres de ne pas crever. Mais l’homme est ainsi. Il faut qu’il connaisse la tragédie pour qu’il réagisse. Encore une fois je conseille la lecture du livre exceptionnel de Cormac McCarthy « La route » (Editions de l’Olivier 2008). Il se passe dans un monde dévasté, une fois que l’apocalypse a eu lieu. Un homme et son fils sont survivants, ils errent sur une route à la recherche de la vie. Ce roman, mieux que n’importe quel graphique ou statistiques, nous dit ce qui nous attend si nous continuons à vivre avec la même rapacité et la même inconscience.

Un pays comme le Maroc pourrait donner l’exemple. Il n’a pas de pétrole, pas de gaz, mais il a un capital humain fantastique. Ne le gaspillons pas en le maltraitant et en accentuant sa précarité. Il faut oser avoir de l’imagination et montrer des chemins originaux pour que cette crise aboutisse à un sauvetage généralisé.

Tahar Ben Jelloun.