A propos d'une conversion spectaculaire : le cas du journaliste gyptien Magdi Allam

Par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Je ne connais pas personnellement Magdi Allam. Je l'ai lu et j'ai été rarement d'accord avec ce qu'il écrit. Il a le droit absolu de trouver que l'intervention américaine en Irak est une bonne chose, que le terrorisme au nom de l'islam est intolérable, que les Palestiniens se fourvoient dans leur politique, qu'il aime l'Italie mais se pose des questions sur les Italiens... etc. C'est son droit et sa liberté que je ne mets pas en cause. Se convertir au catholicisme et se faire baptiser publiquement par le Pape en justifiant cet acte par un texte particulièrement violent contre l'islam est une affaire différente et me pose un problème.
Libre à lui de croire ou ne pas croire. Libre à lui de trouver au catholicisme des vertus qui effacent l'histoire des Croisades et de l'Inquisition. La violence a souvent traversé les religions. Que de guerres, que de destructions au nom des religions. Cela n'est pas propre à une seule religion en particulier.
Le fait que depuis la révolution iranienne, le fanatisme se sert de l'islam pour commettre des crimes, prononcer des fatwas contre des écrivains et des intellectuels, ne peut justifier un retournement aussi spectaculaire ni de faire l'amalgame entre l'islam en tant que culture et civilisation et le terrorisme.
La manière dont Magdi Allam justifie sa conversion est une facette du fanatisme. On ne peut pas réduire l'islam à « une idéologie qui légitime le mensonge et la dissimulation, la mort violente qui conduit à l'homicide et au suicide, la soumission aveugle à la tyranie... », On ne peut pas affirmer non plus, sans nuances et sans précaution que «la racine du mal est inhérente à un islam physiologiquement violent et historiquement conflictuel ».
Toutes les religions ont été interprétées littéralement et cela a eu des conséquences tragiques et désastreuses sur l'humanité.
Je sais que Magdi Allam est menacé par des gens qui n'acceptent pas qu'un Arabe, un homme d'origine musulmane puisse tenir certains discours politiques. Je dis qu'il faut lui permettre de s'exprimer en toute liberté et ne pas attenter à sa vie ou à celle de sa famille, mais qu'il sache que s'il provoque par un discours haineux ceux dont il parle, il risque de les trouver en face de lui armés non pas avec des mots mais des bombes. Nous sommes dans une époque de confusion et de violence. Pas la peine d'en rajouter.
Je sais que lorsqu'on naît musulman, on ne peut pas sortir de «la maison de l'islam ». C'est une donnée qu'on apprend dès l'école coranique. On naît musulman et on meurt musulman, qu'on le veuille ou non. Magdi Allam a voulu quitter cette maison parce qu'il ne s'y sentait pas bien. D'un point de vue strictement religieux, cette sortie est interdite. Dans les années cinquante un fils de grande famille de Fès s'était converti au catholicisme (pas par haine de l'islam, mais par conviction intellectuelle). Sa famille organisa des funérailles comme s'il était mort. Le père Abdeljalil mourut beaucoup plus tard en France et fut enterré selon le rituel catholique.
Il est dit clairement dans le Coran que « le converti mérite la mort », évidemment après un jugement dans un tribunal étatique. Mais nous ne sommes plus à l'époque qui a suivi la disparition du prophète Mahomet où ses compagnons Abou Bakr et Omar ont dû faire la guerre aux convertis. Aujourd'hui, on devrait accepter le fait qu'un individu opte pour la religion qu'il considère correspondre le mieux à son désir comme il pourrait être athée ou agnostique. Ce qui est difficile à admettre c'est la provocation. Il faut aussi que Magdi Allam accepte d'être contredit, contesté et politiquement combattu. Libre à lui d'exprimer ses idées, il faut qu'il les assume.
Enfin, je voudrais dire à cet homme que, quoi qu'on fasse, quoi qu'on tente, nos origines –nos racines-- nous suivent et s'affichent sur notre visage et dans notre comportement. On ne peut pas les effacer par un geste spectaculaire, on ne peut pas les ignorer car elles ne nous laisseront jamais en paix.

C'est ainsi. On peut changer de pays, changer de nom, notre identité dont la mémoire est chargée d'autres mémoires, celles de nos ancêtres, sera toujours là. Avec ou sans la bénédiction du pape.

Tahar Ben Jelloun.