Peur de l'Islam

A propos de "Fitna" film raciste et provocateur d'un hollandais, par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Peur de l’islam
Par Tahar Ben Jelloun
Les mentalités ont-elles changé depuis le 11 septembre 2001 concernant la vision qu’elles ont de l’islam et des musulmans ? Font-elles encore l’amalgame entre cette religion et le terrorisme ? Confondent-elles Arabes et Iraniens, sunnites et shiites ? Autrement dit, la peur de l’islam a-t-elle grandi ou s’est calmée ?
A observer le cas du député néerlandais Geert Wilders, auteur d’un film dénonçant l’islam et considérant que « le Coran est un livre fasciste », on est tenté de dire que les choses ne sont pas encore apaisées et que la malentendu entre les civilisations est maintenu à cause de ce genre de provocations qui poursuivent et amplifient le travail de Théo Van Gogh, assassiné par un hollandais d’origine marocaine le 2 novembre 2004. La victime s’était fait connaître pour sa « haine de l’islam et des musulmans » et son travail raciste notamment contre les juifs. Evidemment ce n’était pas une raison pour le tuer ni de menacer de mort son amie et collaboratrice Aayan Hirsi Ali, laquelle vient de demander l’asile politique en France. Il avait été condamné pour antisémitisme, mais cela ne l’avait pas empêché de continuer à insulter des musulmans et des Arabes.
Que dit Geert Wilders ? Pour lui, « l’islam est une religion arriérée, incompatible avec la démocratie » ; « Les immigrés musulmans doivent s’intégrer ou s’en aller ». Admirateur de Pim Fortuyn, chef de la droite populiste, assassiné en 2002, il mène une guerre fanatique, persuadé qu’il n’est pas seul et qu’il exprime une opinion qui a une résonnance au sein de la société hollandaise. Il le fait avec une telle rage, une telle haine, qu’un journaliste s’est posé la question si cet homme n’a pas eu un traumatisme d’enfance lié à la religion musulmane. Qu’importe les motivations psychologiques ou même idéologiques. Le fait est qu’il se permet d’insulter une religion et ses adeptes avec une liberté qu’il ne se serait pas permise avec d’autres confessions. Ainsi, le patron de presse Harry de Winter, juif, a écrit le 17 mars 2008 un article à la une du quotidien De Volkskrant où il dit : « Si Geert Wilders avait dit sur les juifs et l’Ancien Testament ce qu’il débite maintenant sur les musulmans et le Coran, il y a déjà longtemps qu’on l’aurait envoyé promener et qu’il aurait été condamné pour antisémitisme. »
Parce que l’islam a été détourné de son sens et de sa mission par des agents du terrorisme, parce qu’il a été mal expliqué et mal défendu, n’importe qui peut se permettre de le salir et de porter atteinte à la dignité de millions de croyants. Il y a là une sorte de permissivité qui s’est instaurée d’elle-même. On cherche à faire de la provocation et à prendre une revanche comme si l’islam venait de naître. Les caricatures du prophète publiées dans le journal danois Jyllands Posten en 2005 avaient provoqué des réactions d’une violence terrible soldée par plusieurs morts dans le monde, à tel point qu’on s’est demandé si l’islam était si fragile que cela. Un dessin semble l’ébranler ou du moins ébranler la dignité de croyants offusqués et prêts au djihad pour réparer une attaque qui n’est au fond qu’un trait d’esprit de dessinateur et caricaturistes dont le principe même est de ne pas respecter les dogmes qu’ils soient politiques ou religieux. Cette lamentable affaire a pris des proportions énormes et a creusé davantage le fossé entre l’islam et le reste du monde.
Mais au-delà du cas de ce député qui croit encore aux croisades, l’islam n’a pas retrouvé la place et le statut qu’il avait dans le monde avant la révolution iranienne de 1978. On peut dire que la politisation accrue de cette religion a été le fait de Khomeyni qui avait fait une lecture idéologique et littérale du Coran. L’intervention soviétique en Afghanistan et la manipulation par l’Amérique des combattants musulmans afghans –on leur disait qu’il faut mettre dehors les communistes qui sont des athées— ont débouché sur l’islamisation des conflits dans cette région et par conséquent sur le terrorisme à l’échelle quasi planétaire.
Aujourd’hui des pays ont encore des soldats en Afghanistan. Les Pays-Bas qui, historiquement et culturellement n’ont rien à voir avec cette région, ont 1500
hommes postés là-bas. Quand les Etats-Unis s’engagent dans une aventure militaire, ils aiment bien entraîner dans leur sillage d’autres pays. Ce n’est pas Geert Wilders qui s’offusquerait en apprenant que les Américains ont perdu 4000 hommes et que du côté irakien, surtout des civiles, on évalue le nombre de victimes à plus d’un million de personnes. Cette guerre faite au nom de la démocratie et la lutte contre le terrorisme d’appellation islamiste s’est révélée être une des catastrophes les plus coûteuses de l’histoire récente américaine. Mais à partir du moment où l’ennemi communiste traditionnel s’est décomposé, et surtout après le 11 septembre, il fallait trouver vite un ennemi ; Bush, avec son équipe de fondamentalistes, a désigné l’islam et les musulmans (il dit le terrorisme islamique) comme l’obsession à abattre.
Celui qui a entraîné son pays et son peuple dans une guerre illégale et injuste s’en ira tranquillement en novembre prochain comme un bon retraité qui va profiter de sa vieillesse pour écrire ses mémoires et faires quelques affaires…avec des Arabes comme au bon vieux temps où il n’était qu’un gouverneur au Texas.
Tahar Ben Jelloun.