Passion et Poésie

Texte écrit pour le Festival de Poésie à Fabriano qui aura lieu du 22 au 25 mai 2008, par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Passion/Poésie
Difficile d’imaginer une passion sans poésie comme il est impensable de croire que la poésie se fait sans passion. On peut écrire des mots et même des vers sans que ce soit de la poésie. La passion est une flamme intérieure qui transporte la vie vers les cimes les plus hauts tout en ayant en elle l’autre versant, la chute. La poésie est cette exigence qui tend vers l’absolu. En ce sens elle est impossible. Nous nous contentons de ce qui s’approche de ce mystère avec rigueur, avec humilité.
Aucun doute ne peut se graver dans le corps ou la mémoire d’une passion. Aucun arbre n’y est solitaire. Aucune parole ne cadre avec les convenances du réel.
Peut-être le mensonge comme l’ombre de la vérité, mais aucun cœur ne ment quand la passion lui brûle les ailes.
Alors la poésie se fait présence, passe par plusieurs sentiers, devance la foudre sans apaiser le pressentiment de la défaite. La poésie est aussi action.
Le temps bouleverse son ordre et devient halluciné. L’être se reconnaît dans ce désordre où il s’entête à inviter le futur dans le présent. Il ne sait plus attendre. Il court, vole, crie et tombe comme un oiseau aux ailes brisées.
Il confie aux mots sa douleur et ses espérances. Il lui arrive parfois de les tordre, de les maltraiter, de les utiliser les uns contre les autres afin de dire ce qui résiste à être dit, à entrer dans les mots et à apaiser le cœur meurtri.
La poésie est une mathématique. Aucune poussière n’est tolérable. Elle relève de la précision de l’horlogerie. C’est une physique des émotions. La flamme n’est jamais du hasard. Elle vient d’une histoire, d’une mémoire. Elle tend à couvrir l’indicible avec des mots, avec des images, des métaphores et quelque parfum acide.
Il n’y a pas pire que les mots qui séduisent les larmes.
Aucune poésie dans les pleurs, lamentations et autres bruitages.
La passion a quelque chose de monothéiste. Un seul objet. Une seule adoration. Une seule certitude. Un absolu. Aucune négociation. De même le poète n’a pas le droit de négocier avec la langue. Il l’empoigne, la violente et la charge de volcans et de fleuves que rien ne peut contenir.
Passion et poésie aspirent à la notion énigmatique de beauté. Elle n’est point définie. A peine murmurée. Rarement nommée, mise en évidence. Ceux qui en parlent, sont ceux qui ne la vivent pas mais la voient sur le visage ou dans le souffle des êtres pris de passion.
Vincent Van Gogh, Arthur Rimbaud, Antonin Artaud, Francisco Goya ou même Francis Beacon ont été des témoins actifs, hallucinés ; ils ont transporté dans leur création la beauté brute, cette poésie impossible dont l’une des portes donne sur l’enfer, la folie.
Né d’une turbulence, un torrent ou un éclair foudroyant, le poème ne s’installe jamais tout à fait dans la vie. Il est une vérité qui sommeille dans l’enfance. L’enfance du monde, la douleur des hommes.
La passion prend des allures de vertige dans une raison qui s’absente. La poésie n’est pas ou n’est plus dans les mots ; elle est dans l’acte d’entrer dans le tourbillon de ce qu’on ne maîtrise pas. Passion et poésie fusionnent de la montée vers les cimes à la chute dans les entrailles de la terre.
Une prière à ajouter au registre de l’espérance : Mon Dieu ! Donnez-nous une passion ! Qu’elle vienne de l’étrange ou de l’inconnu, qu’elle soit forte et belle, qu’elle fabrique du bonheur et de la folie, mais qu’elle soit là sur notre chemin, tant que nous avons l’énergie de défier les impossibles, d’imaginer le rêve et d’en être jusqu’à la fin.
Tahar Ben Jelloun.
Tanger mars 2008.