Naples inondée par les poubelles

Texte sur les photos d'Agnielo Barone, par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Exposition des photos à la Galerie Pièce Unique dans le 6ème Arrondissemnt (rue Mazarine) à Paris

Naples notre mémoire saccagée.
O Naples, toi dont la beauté scintille dans la nuit telle une malédiction, O ville aux yeux noirs et profonds, aux mains longues et robustes, aux épaules larges comme l’océan, tu t’es laissée aller, tu as simplement baissé les yeux, baissé la garde et te voilà infectée comme une vulgaire tanière que même les rats ont désertée. Naples et sa ceinture, la ville et ses terres sans vie, ses corps qui ont tout perdu, les feuilles et la sève, la couleur et le bruissement qui fait rêver les oiseaux.
Naples reste une énigme, un visage derrière d’autres visages, un esprit où le vice et la vertu se mêlent s’échangent les rôles et rient de tout. Le citoyen apprend que ce qu’il voit n’est pas ce qui existe ou plutôt ce qui est apparent n’est qu’un voile posé sur d’autres spectacles variant du drame à la fantaisie où la mort danse sur une vespa en sillonnant les ruelles sombres et labyrinthiques. La mort, une plaisanterie douteuse, une fugue, la preuve d’une saison qui chavire. A présent elle fait son spectacle sur des tas d’ordures qui montent, montent jusqu’au ciel.
Naples est un mélange, c’est déjà un plat cuisiné par plusieurs mains avec des épices venues du lointain, avec des parfums où se mêlent aussi bien la quintessence des fleurs que les déchets des sardines pourries laissées sur le trottoir pour les chats.
Naples est une cité qui a tant d’amants que ses arbres ont perdu leurs fruits, que ses fantômes ont égaré leur chevelure et ses rues leurs noms. Car Naples a été ensevelie comme une honte sous des tas d’immondices où fleurit le pollen de la maladie, le cholera ou la peste, on a le choix. Même le vent a fait des siennes pour le transport des effluves nauséabondes.
Naples se dénude et s’oublie comme une mariée abandonnée la nuit des noces. Plus personne ne la protège, pas même les brigands qui lui doivent leur fortune.
Comme dans un désert après la bataille, les cités qui veillaient sur la beauté de Naples se sont affaissées. Elles sont devenues des plaies sous la lumière d’un soleil moribond, sous le regard défait des étrangers hagards. Il faut réclamer aux mots un peu de clémence pour dire comment soigner la blessure à San Giorgio ou à San Antonio. Il faut demander au vent de passer ailleurs car de là il n’a rien à rapporter.
On attend les bonnes nouvelles comme au temps de la guerre et personne ne vient. Les sacs sur les sacs s’empilent et se diffusent comme dans un décor pour une pièce sur la fin du monde.
La mémoire de Naples gise à présent parmi tant d’immondices. Quelle main bienveillante la tirera de ce magma où plus rien n’a de sens ? Tous les miroirs sont devenus fous, réfléchissant d’autres visages, de nouvelles images où des enfants marchent sur la tête. La peur grandit comme la rumeur et fait des trous dans les corps. C’est d’épidémie qu’il s’agit, d’argent sale et de trafiquants de tout ce qui se vend.
Les chiens sont tristes, tournent en rond et hurlent face à la démence des hommes. C’est une mer échouée à l’entrée de la ville, pleine d’objets et de remords laissés par Naples. Toutes ces ordures témoignent de la vie, elles sont les peaux, les os, les rebuts de la vie. Chaque sac contient un peu de vie.

Il y a des restes de cuisine, des nourritures avariées, des jouets cassés, une vieille brosse à dent, une chaussure, de vieilles tomates et beaucoup de merde.
La merde est humaine ! Quelle platitude et quel constat ! Il a fallu cette invasion d’immondices pour savoir que l’homme n’est pas cet être si raffiné dansant avec une rose à la boutonnière. Naples et ses environs engloutis sous ces ordures sont l’avenir du monde. C’est une violence qui éclabousse les yeux et les yeux s’en détournent. Par pudeur, peut-être par peur.
Et si les rats rassasiés descendent en ville pour une interminable parade ? Et s’ils se mettent à attaquer les enfants dans leur sommeil ? Les rats et les mouches. Les rats et corbeaux. Les rats et la mort planant sur la ville. C’est une poudrière d’une guerre qui n’a pas de nom.
Entre la route et la ville, une rivière sèche, une frontière de déchets d’une humanité appauvrie. On leur dit que c’est ainsi. On leur dit c’est la faute du gouvernement, on leur dit que ce sont les ordures des clandestins, et qu’elles sont vouées à rester dans l’abandon. On leur dit tellement de choses que même les chats, les chiens errants et les taupes les croient.
Il existe une saison qui n’a pas de nom qui sera chaude et ombrageuse, pluvieuse et métallique, une saison que des enfants porteront dans les yeux. Ce sera celle qui soulèvera toutes les poussières de cette affaire. La beauté sera meurtrie, le souvenir jauni et la passion éteinte dans la cendre d’un fleuve de paroles.
Le centre a été épargné. Mais au-delà, des vies, des morceaux de vie s’exposent au soleil. Que fait ce canapé en tissu ou en cuir, une imitation du fauteuil Manchester, entre des légumes pourris, des draps sales et déchirés, une roue de vélo probablement volé, un cartable en simili-cuir, une caisse en carton pleine de chiffons, et des branchages secs pour couvrir le tout ?
Des sacs ont été éventrés comme des cadavres après des représailles, corps ouverts face au ciel et ce soleil maudit qui ameute les mouches du monde. Cela s’est passé à Pozzuoli, un lieu où l’on vivait au ralenti.
Mais où est passée la grâce qui régnait sur Naples ? Effondrée comme la honte ou la pudeur. Elle s’est dérobée un matin quand tout a commencé : que Naples et ses environs sentent la merde et le pus ! Qu’ils perdent à jamais leurs bijoux, les colliers de perles et de corail, les diadèmes des mariées et leurs robes blanches, que la vie soit cassée et que le temps décompose tout ce qu’on jette et que personne ne ramasse !
Que ce soit à Marigliano, à Bacoli ou à Acerra, le cauchemar n’est plus un rêve hideux qui réveille les enfants apeurés, le cauchemar est une statue érigée puis étalée dans ces cités pour prendre en otage la dignité des braves gens, un cauchemar qui grossit de jour en jour, libérant ses effluves et ses moisissures, comme dans une mise en scène du malheur quand il déchire un peuple.
Une lecture politique de ce massacre est labyrinthique. Comment désigner les responsables, ceux qui tirent les ficelles, d’autres qui en profitent et enfin ceux qui insultent la ville ? Difficile de faire le tri entre ceux qui ont encore de la dignité et ceux qui l’ont bradée. Alors comme un volcan éteint, sans lueur d’espoir, on s’installe sur le balcon et on contemple les dégâts dont l’homme est capable. C’est une parodie de vie, une vie assombrie et enveloppée dans des sacs en plastique qui nous survivront éternellement.
C’est la faute du vent qui agite les morceaux de papier ou de plastique donnant l’impression qu’on a vue sur mer. Une mer noire et blanche, grise parfois.

Le bleu s’est égaré. Une mer lourde qui grossit comme une vieille clocharde vidant les poubelles pour se nourrir.
Nous sommes là, à Villaricca, à la lisière d’une catastrophe annoncée. L’horizon est tombé de fatigue. On ne le voit plus. Que de plaies à soigner ! Que de peurs à apaiser !
Nous ne portons plus l’évidence dans le cœur ni entre les mains. Naples ne cesse de tomber comme une belle femme abrutie par l’alcool. Elle perd ses oripeaux, ses rêves et ses illusions. Que ce soit à San Giuseppe, à Monteruscello, ou à Pianura, ses étoiles sont déchues. Le cœur n’y est plus. Ces tas de ruines éphémères ont brisé ses miroirs. Des yeux blafards se posent sur cette laideur et cherchent un pays où dormir.
Cet arbre chétif, se tient comme par défi au milieu des sacs. Il ne sert à rien. Il est l’arbre de cet automne qui a ruiné la ville. C’est l’arbre témoin comme une statue de Gicometti, isolé dans un désert de pourriture et de renoncement. Il est même fier et poétique. Un non-sens dans une jetée immobile.
Cette maison a été attaquée par des hordes d’immondices. Elle est cernée. Bientôt les sacs rendront le dessus et submergée, elle disparaîtra comme dans une fable où le temps perd les repères. Pour le moment ce sont des territoires occupés au destin incertain. On continue d’y vivre et d’y mourir. Pour sortir le cercueil, des bras se tendent pour dégager un chemin, juste le temps de la sortie, ensuite tout revient à sa place dans une éternité qui brise les cœurs.
René Char disait « Aucun oiseau n’a le cœur de chanter dans un buisson de questions ». Dans cette faune de déchets se décomposant à l’infini, aucun poète n’a le cœur de chanter les beautés de Naples. L’oiseau n’habite plus dans l’arbre. L’arbre n’a plus sa dignité d’arbre. Les poètes sont endeuillés par tant de laideur organisée. Plus droit à la frivolité ; plus de place au vieux débat Naples contre Venise. Image abîmée. Cœur étreint et froissé. Plus aucune saveur ne se dégage de ce gâchis monumental.
Il y a plusieurs sentiers pour rejoindre Naples, mais là il n’y a qu’une seule mémoire : la demeure du secret. Tous ces sacs autour de la ville sont des bruits assourdissants. Des hommes crient et personne ne les entend. Les sacs avancent comme s’ils étaient poussés par un vent maléfique pour les faire rentrer dans la ville. Des enfants s’en amusent, puis déçus, se contentent de rêver d’une ville propre, dirigée par des mains propres, défendue par des voix propres. Alors Naples attend son sauveur.
Ce n’est peut-être qu’une hallucination. Le jour et la nuit confondus dans un papier aluminium. Il s’agit de solidarité comme au temps où Naples était ville ouverte. Ville blanchie par des mains et des poitrines bravant le crime et l’ignorance. Naples ne sera pas l’épave ni l’erreur d’un drame où tant d’humanité s’est absentée.

Tahar Ben Jelloun.
Mars 2008.