Le Grand Magasin de Jouets

Une petite fiction autour de Sarkozy, par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Le Grand Magasin de Jouets

Par Tahar Ben Jelloun


Il était une fois un petit garçon turbulent, tellement agité que ses parents ont cru qu'il était né avec un chromosome particulier trempé dans les cendres d'une pleine lune orientale mélangées avec du miel des abeilles perdues. Ils ne savaient que faire pour le calmer. Ils ont consulté des voyantes, des magiciens, des jeteurs de sort africains, des guérisseurs chinois et même des docteurs en psychologie du comportement. Un Américain leur avait dit que c'était un état normal et qu'ils devaient se réjouir d'avoir un enfant si vif, agité certes, mais promis à un brillant avenir car son impatience est signe d'intelligence même si elle est éparpillée. Il a ajouté qu'il faudra du temps pour qu'elle se ramasse et se reconstitue afin de devenir opérationnelle et efficace. Pour cela il faudra attendre quelques années et aussi quelques événements importants. Un médecin hongrois leur avait conseillé de lui donner à boire un jus de navet mélangé avec un extrait de verveine et d'ail, d'avoir de la patience et d'attendre. Le petit Nicolas refusa d'avaler cette potion. Il criait et échappait à ses parents.
Le reste du temps, il essayait tous les jeux, perturbait ses frères et exigeait d'être favorisé partout. Un jour, son père devant recevoir un homme d'affaires important loua les services d'un chauffeur de taxi en lui demandant de l'emmener où il veut et ne devait le ramener qu'après dix-huit heures.

Pour avoir la paix,
le chauffeur dut l'attacher de force et lui bourra la bouche de chocolat.
Son oncle qui travaillait dans un grand magasin proposa à la famille de le prendre avec lui la veille de Noël pour lui montrer le rayon des jouets. Le petit Nicolas était ravi et posait de nombreuses questions à son oncle : quelle est la superficies des Galeries Lafayette ? à qui appartiennent-elles ? Combien gagne le patron ? Les syndicats sont-ils puissants ? En arrivant, il faussa compagnie à son oncle et visita tous les rayons avec gourmandise. Arrivé à l'étage consacré aux jouets, il y trouva une cachette et s'y planqua. L'oncle le chercha partout et finit par abandonner en pensant qu'il était rentré chez lui sans le prévenir. En fait, il passa la nuit dans le rayon jouets et mit les choses sens dessus-dessous. Le matin, il était tout content, il s'était déguisé en « petit De Gaulle » et attendait tranquillement l'ouverture des portes pour rentrer chez lui. Il dit que son oncle l'avait oublié là et qu'à présent il fallait appeler ses parents. Cette expérience le rendit encore plus agité. Il s'était senti le roi du magasin, essaya tous les jouets et en cassa quelques uns. L'oncle eut quelques problèmes avec la direction et jura de ne plus s'occuper de ce neveu incontrôlable.

Un jour le maître d'école lui demanda : « que veux-tu faire plus tard ? » . La réponse fusa en une fraction de seconde : « riche et célèbre ! ». Ses camarades se moquèrent de lui ; il s'en suivit une bagarre à la cour de recréation. Nicolas eut la chemise déchirée et eut du mal a mettre de l'ordre dans son épaisse chevelure. A la maison il expliqua que des garçons sont jaloux de sa sincérité et qu'il était obligé de se battre pour sauver son honneur :
--Dans ce pays, les gens n'aiment pas qu'on dise la vérité ; je sais qu'ils veulent tous devenir riches et célèbres, mais je suis le seul qui ose l'affirmer.
Quelques années plus tard, la même question fut posée par le professeur de philo. --Je serai président ! Dit calmement Nicolas.
--Président d'une société, d'un club de football, d'un club privé ?
--Non, Président de la République !
--Quelle République ?
--Française, bon sang !
--Mon pauvre ami, jamais les Français n'éliront à leur tête un fils d'immigrés.
--Je suis né à Neuilly et mes parents sont de moins en moins des immigrés. A la maison on parle français, pas la langue des immigrés.
--Vos parents sont arrivés de Hongrie en 1951, il me semble...
--Alors ce sont des exilés politiques, pas des immigrés. Vous connaissez beaucoup d'immigrés qui habitent les beaux quartiers ? Nous, on n'a rien à voir avec ces gens-là.
Grand éclat de rire dans la classe. Nicolas, le visage fermé, les dents serrés, sortit un carnet dans lequel il nota les noms de ceux qui se moquèrent de lui.
--Vous autres, vous êtes barrés. Vous ne serez même pas sous-sous-secrétaire d'Etat dans mon gouvernement ; vous viendrez me supplier pour un poste que j'aurais le plaisir de vous refuser. Moquez-vous! Moquez-vous ! On verra à l'arrivée.
Le prof de philo lui fit remarquer que sa dernière dissertation n'était pas fameuse.
--J'aurais des agrégés de lettres pour écrire mes discours et puis j'ai le temps de me cultiver. Je suis un sportif ; j'ai acquis une discipline et cela me servira pour avoir la culture qu'il faut.
--Soyez certain que si vous réussissez, je serai le premier à vous féliciter. Après tout, sans ambition, pas de réussite. Je dois vous prévenir quand même et je cite le philosophe Alain : « Celui qui a choisi l'ambition n'a pas cru choisir basse flaterie, envie, injustice ; mais c'est dans le paquet. » Ce sera le sujet de votre prochaine dissertation.
--Je sais Monsieur, les gens sont jaloux, envieux et médiocres. J'en tiendrai compte.

Nicolas était flatté. Enfin quelqu'un le prenait au sérieux. Chez lui, il ne dit rien de ce qui s'était passé au lycée. Il s'enferma dans sa chambre et se mit au travail, décidé de réussir sa dissertation avec l'espoir d'avoir la meilleure note. Il en parla avec son frère ainé qui lui conseilla de lire «La République » de Platon. Il lui proposa la moitié de son argent de poche pour qu'il lui prépare une fiche de lecture de cet ouvrage. Il eut beaucoup de mal à écrire. Il était tendu et ne savait pas ce qu'il devait dire à propos de l'ambition. Tout d'un coup il pensa à Jacques Chirac, maire de Paris. Voilà un ambitieux, se dit-il. Comment a-t-il fait ? Par quel chemin est-il passé ? Est-ce que la trahison est une nécessité ? Ainsi au lieu de lire Platon, il éplucha les archives du journal « Le Monde » recherchant les articles de Pierre Viansson-Ponté dont il avait entendu parler comme étant le meilleur analyste politique en France.
La dissertation eut une note moyenne. Il fut offusqué et sut qu'à partir de ce moment-là, les choses allaient devenir sérieuses. Son texte était plus anecdotique que philosophique, mais il s'en dégageait une détermination précoce et assez mal contrôlée.

Ce qui se passa ensuite, est connu.

Trente ans plus tard, Nicolas Sarkozy devenait Président de la République Française.
Le lendemain de la victoire, Nicolas se retrouva seul dans les immenses salons de l'Elysée. Il les visita un par un, palpa le tissu des rideaux, marcha pieds nus sur les tapis, se débarrassa de son costume trop étroit, puis de tous ses vêtements. Une fois tout nu, il se coucha sur les tapis, se roula jusqu'à passer d'une pièce à l'autre. Il eut la sensation de nager dans une mer dont l'eau a été chauffée. Il eut le vertige et se souvint tout d'un coup de la fameuse nuit passée dans le grand magasin de jouets. Il déplaça quelques meubles, mit des chaises les unes sur les autres, installa un fauteuil d'époque sur la table de réunion du conseil des ministres, s'y installa et attendit l'aube.
Ses rêves furent confus. Il se vit en roi d'un pays africain riche en pétrole, puis en chef de bande dans un film de série B américain, puis en chef de rayon d'un magasin de bricolage, puis en chef de clinique entourée de jolies infirmières, enfin en président de la République dans un palais désert où il n'y avait plus personne.
A six heures du matin il fut réveillé par la sonnerie stridente de son téléphone portable. Une voix féminine lui dit :
--Nicolas, réveille-toi, ce n'est qu'un rêve. Habille-toi et suis-moi, nous allons à Marrakech, il paraît qu'il y a là-bas, dans les environs un Marabout qui aide les gens à réaliser leur ambition. Dépêche-toi, je t'attends dans le hall.
Il ne savait pas si c'était la voix de sa femme ou de sa mère. Il se leva, mit de l'ordre dans le salon, prit une douche et se regarda longuement dans le miroir. Il aurait voulu se raser mais il n'y avait ni mousse ni rasoir. Il se dit « après tout, ce n'est pas qu'en me rasant que je pense à la plus haute fonction de l'Etat ! ».

En sortant de l'Elysée, il eut un choc : une foule immense l'attendait, agitant des drapeaux ou ses portraits. Il reconnut dans la foule certains de ses anciens camarades de classe, ceux-là mêmes qui s'étaient moqués de lui. Il eut un sourire, chercha le visage de son professeur de philo. Il se souvint qu'il était mort. Il ne renonça pas à le chercher parmi la foule. Il crut le voir. C'était un journaliste qui lui demanda : « Pourquoi votre femme n'est pas allée voter hier ? ». Il ne répondit pas mais au fond cette question le taraudait ; il était blessé et fit un effort pour ne pas laisser voir ses sentiments.
De sa poche il sortit un petit miroir, se regarda et vit au fond l'entrée principale du Palais de l'Elysée. C'est bien moi, Nicolas Sarkozy qui est dans ce miroir et c'est bien le Palais de la Présidence de la République Française qui apparaît derrière moi. Ce n'est pas un rêve. Le coup de téléphone, ce matin, c'était un canular, oui une plaisanterie de mon frère, il adore me faire des canulars et le pire c'est que je marche, mais là, non, je ne plaisante plus, je ne suis plus dans le magasin de jouets. Je suis bien le président de la République, président de tous les Français, n'est-ce pas ? Là, j'ai un doute, un léger doute, que fait Jacques Chirac là ? Il ne m'a pas vu ? Mais il se croit encore en fonction, mais il faudra lui rappeler que c'est fini, c'est la retraite, tiens quelqu'un m'appelle, c'est encore mon frère, non, c'est un comique qui imite la voix de Chirac : « Nicolas, t'es pas président ; pas encore ; c'est une plaisanterie, tu es filmé pour l'émission «Surprise-Surprise » !
Grand éclat de rire.
--Ah, les salauds, vous m'avez bien eu ! Allez sans rancune.

Tahar Ben Jelloun
Tanger mars 2008.