La fatigue des éléments

Texte d'intervention pour la clôture de la Milanesiana organisée par Elisabetta Sgarbi à Milan du 27 juin au 11 juillet 2008, par Tahar Ben Jelloun

2008
 

La fatigue des éléments
Par Tahar Ben Jelloun
Si la pluie pouvait laver outre les pavés et murs des villes nos souvenirs les plus sombres et têtus, ceux qui nous réveillent dans la nuit profonde pour nous inonder de leur parfum néfaste et nous laissent sans voix avec des bribes de mémoire que le vent n’emportera pas. On entend le bruit de cette pluie qui martèle nos images comme si tout se passait sur un écran métallique, encore une part maudite de notre vie que le feu n’abordera pas. Car il faut que le passé mûrisse, que le temps fasse son travail lent et délicat jusqu’à ce que le présent perde sa violence.
Laver nos souvenirs est illusion. Certains persistent à envahir notre présent et mordent sur le futur. Nous agissons en étant sous leur bienveillante influence. Laver, faire le propre dans ce magma de mots, d’odeurs et de gestes. Laver n’est pas repousser, encore moins détruire, annuler. Laver, c’est simplement ravaler la façade d’une vie. Ni la morale ni la conscience n’interviennent.
Le cœur des hommes aime les passions inutiles, les flammes artificielles, les éclats fabriqués. Mais quand l’air manque, quand l’asthme pétrifie les poitrines les plus encombrées, ce cœur si grand, si ambitieux baisse la garde et nous terrasse. Et le doute s’insinue dans nos pensées bien arrêtées, bien carrées, sans faille, sans poussière.
Nous nous adressons au fleuve sous le regard incrédule des passants qui ne savent jamais dans quel sens l’eau coule et se déverse dans d’autres eaux.

Rarement le visage du fleuve est limpide. L’eau claire, l’eau pure, l’eau transparente, lavée de ses masques d’argile et de terre, est ailleurs. L’homme l’a saccagée.
Le ciel est habité par le malentendu.
Il est couvert de masses de fumée des hauts fourneaux. Il pleut une noirceur qui nous désole, mais ce ciel comme la terre qui ne donne plus de blé exhalent leur décrépitude.
Apre et rapace, dur et brutal, l’homme est son meilleur ennemi. Ennemi intime dans la dégradation des éléments avec force et persistance comme si son salut viendrait de cette haine de soi et de cet acharnement à tout détruire. Les chaos peints sur d’immenses espaces, les fleurs déchues et l’herbe piétinée, sont autant de fièvres que l’homme invite pour célébrer sa fin prochaine.
L’esprit, même quand il souffle, annonce de probables dissidences : on ne regarde plus en arrière, on ne sait plus lire les présages ni interpréter les rêves les plus récurrents. Quelle planète laissera-t-on à nos enfants ? Que de fois cette question fut posée et que de fois ces mots sont tombés comme poussière emportée par le vent.
On a associé la flamme à la passion, le feu à l’ardeur des sentiments.
On a associé l’eau à la vie, à la douceur de la vie, à l’inépuisable ressource de vie.
On a associé l’air à la substance essentielle et non négociable.
On a fait de la terre une mère et une reine, une mère nourricière et une reine fantasque, on a fait de cet élément le sel et le sang de l’humanité. On a fait des guerres pour la garder, on a creusé des puits pour survivre, on a érigé des totems et des mythes pour la glorifier. On y a semé des racines, des idées, des fleurs et des bombes. On y a déversé nos déchets les plus cruels et on l’a brûlée comme on rase le crâne d’un monstre. On a dansé sur cette terre, on a creusé des tombes, des fosses communes pour les morts achevés par nos propres mains, et on a hissé des drapeaux fatigués d’être les symboles de patrie malveillante. Cette terre n’est pas la nôtre. Elle est ailleurs. Et nous sommes indignes de s’y lover, d’y planter une tente ou simplement de la fouler de nos pieds légers et stupides.
Alors nous attendons la pluie, l’ancienne pluie dont parlaient les ancêtres, celle qui apporte la vie, celle qui sauve la terre et glorifie le paysan. Nous éloignons de nous les nuits fauves de notre désastre et faisons des prières comme au temps où les dieux habitaient des pierres. Nous nous souvenons de la terre fumante et bleue, de l’argile épousant l’eau et les parfums des origines. La pluie n’est plus de cette virginité sublime qui nous éblouit et nous égare.
Reste le silence, celui des sables et des pierres indifférentes au temps. Celui de l’éternité aux portes closes là-bas au fond de la forêt, derrière les montagnes, au-delà de l’espoir, le silence des quatre éléments qui, fatigués de l’homme, emportent leur secret vers des rivages insondables.
Tanger 11 juin 2008.