Justice et politique

Il faut juger les chefs d'Etat qui commettent des crimes, par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Rares sont les hommes politiques qui ont réussi à concilier tout le temps et dans toutes les circonstances morale et politique. Quand on dirige un pays on doit en principe le faire selon des règles dont la principale est le respect du droit du citoyen qu’il soit puissant ou pauvre. Cela s’appelle la démocratie, une culture qui a ses racines dans l’histoire et qui va au-delà du simple fait d’aller voter pour désigner les représentants du peuple. Cette valeur est souvent interprétée de manière variable. Ainsi un jour on a entendu l’ex président français Jacques Chirac dire, de retour d’un voyage en Afrique, qu’on ne peut pas appliquer le système démocratique dans certains pays d’Afrique, vu qu’ils ont des traditions et des coutumes qui fonctionnent selon des données qui n’ont rien à voir avec celles de l’Occident. Déclaration maladroite, car la démocratie n’est pas un système mais une valeur et de ce fait jouit de l’universalité dans le temps et l’espace. Le respect de la voix d’un citoyen ne varie pas selon le climat ou la géographie. D’autres chefs d’Etat, notamment dans le monde arabe, ont contesté cette universalité et ont avancé la sacralité du livre saint, le Coran, prétendant que l’islam fournit aux Etats la loi et le droit. Il y a bien eu un parti appelé « démocratie chrétienne », pourquoi pas un mouvement « démocratie islamique » ? L’islam n’est pas allergique à la démocratie, la preuve on la trouve dans l’Islam européen même si de temps en temps des malentendus sont perceptibles.
Si les religions monothéistes ont en commun des valeurs humanistes en vue d’une spiritualité essentielle, elles laissent la gérance du temporel, l’Etat, aux hommes. Un croyant peut tout à fait être un démocrate à condition de ne pas mélanger les deux ordres. Or, la démocratie solide est avant tout une victoire de la séparation de la religion et de l’Etat, c’est-à-dire la laïcité. Si en Europe le débat sur la laïcité est banal, dans les pays musulmans, il n’est même pas permis d’en débattre publiquement. Pour nombre d’islamistes, la laïcité est une forme perverse d’athéisme. Seul au Maroc, pays qui aspire à une certaine modernité, quelques intellectuels, écrivains, sociologues, journalistes tentent de poser le problème de la laïcité.
Omar al Bashir, président du Soudan vient d’être accusé « de génocide et crimes contre l’humanité » à propos de sa politique au Darfour. Le Soudan avait voté contre la création du tribunal pénal international, suivant en cela les Etats-Unis et la Chine. Cet homme, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat le 30 juin 1989, sera peut-être un jour jugé par ce tribunal international, juste et équitable. Nous l’espérons. Mais ni l’Amérique ni la Chine qui a investit des milliards dans les gisements pétroliers soudanais, ne bougent. Ils tablent sur le fait qu’al Bashir ne se présentera jamais de lui-même à cette cour. A moins qu’il soit chassé du pouvoir par des opposants.
Ce n’est pas par bonté suprême que les Américains ont toujours été contre ce tribunal pénal international. Ils savent que beaucoup de leurs protégés, des dictateurs, et eux-mêmes sont menacés par cette instance qui essaie de mettre un peu de morale et de justice dans la vie politique de plus en plus axée sur des guerres illégales (l’Irak), des maltraitances des citoyens (lois Patriot act), des restrictions des liberté au nom de la lutte anti-terroriste ; des occupations de territoires (en Palestine), des complaisances face à des pays puissants parce que bon clients de produits occidentaux (la Chine).
Le chef de l’Etat libyen a échappé à cette justice et a même réussi à faire de l’Amérique un allié, simplement parce qu’une association dirigée par un des ses fils a indemnisé les familles américaines et françaises victimes des deux attentats contre des avions civiles explosés en plein ciel. Si La Libye était innocente, pourquoi avoir payé cette « dette du sang » ? Si elle est coupable, il faut qu’elle soit jugée par un tribunal indépendant. Pour ceux qui ont perdu, un père, une mère, un frère ou un ami, cette histoire d’arrangement est une insulte aux morts. On ne rachète pas la douleur et le chagrin avec des millions de dollars. Mais là, c’est une histoire trop compliquée. Le fait est que là ni la morale ni la justice, ni le simple bon sens n’ont été respectés.
Milosevic a été jugé par cette instance. Il est mort au cours du procès. D’autres criminels, notamment ceux qui ont organisé le massacre de 8500 musulmans en Bosnie, courent toujours. Pinochet est mort dans son lit. Il nous reste à espérer qu’il existe une justice divine qui s’occupera de son cas, car ce militaire, agent des Américains, a été le responsable de meurtres collectifs de milliers de Chiliens. Il a exécuté le président Salvador Allende avec l’aval, la bénédiction et même l’ordre de Kessinger, cet homme politique américain qui termine ses jours en toute impunité, en toute tranquillité aux Etats-Unis. Certains militants ont voulu le poursuivre pour « crimes contre l’humanité », mais n’ont pas réussi à se faire entendre. L’ancien chef ethiopien, Mengestu , le tchadien Hassen Habré attendent d’être jugés. Un jour peut-être le zimbabwen Mugabe…
La liste des hommes politiques qui ont massacré des populations, ont créé des divisions dans le peuple pour gouverner est longue. Reste que si nous voulons moraliser la vie politique, il faudra commencer par un grand nettoyage, seule façon de donner aux générations futures, quelques indices de respect des valeurs fondamentales du « vivre ensemble ».
C’est au nom de la lutte contre le terrorisme international que G.W.Bush a « justifié » des lois abusives restreignant les droits des citoyens, une intervention désastreuse en Irak, un soutien systématique et complaisant de la politique coloniale israélienne, une menace de guerre contre l’Iran. Si Bush a été désigné par un sondage comme le « plus mauvais président que l’Amérique a jamais eu », il faudrait aller au-delà et rappeler les crimes dont sa politique a été responsable en Irak notamment.
On l’a dit et maintes fois répété : la guerre d’Irak est une guerre illégale, n’ayant pas obtenu l’autorisation des Nations Unies, une guerre qui a été déclenchée à partir de mensonges grossiers et pour un objectif fallacieux, celui d’apporter la démocratie dans ce pays dirigé par un dictateur sanguinaire.

Si des soldats américains, dont une grande partie sont des mercenaires, sont morts dans une guerre absurde (plus de 4000, plus des dizaines de milliers de blessés), les personnes civiles irakiennes sont mortes par centaines de milliers. Le pays est détruit. La démocratie est toujours une promesse. Une guerre civile a été fomentée et continue de faire des victimes. Le chaos est un fait. Cet Etat qui était riche et culturellement puissant, est devenu un clochard, où sévissent la famine et la misère sous toutes ses formes.
Bush est indifférent au sort de ces gens qu’il ne connaît pas et qu’il n’a pas envie de connaître. Il sent qu’il est dans le bon sens, qu’il n’a fait que son devoir de bon chrétien fondamentaliste, et que s’il fallait le refaire, il le referait. Face à cet entêtement niant l’évidence, face à cette absence totale de scrupules, cet homme devrait répondre de ses actes devant un tribunal. Evidemment, on juge un président en exercice (Bill Clinton) pour avoir menti sur sa relation sexuelle avec une secrétaire. On l’humilie devant des millions de gens. IL s’explique et il demande pardon. On poursuit un autre président (Nixon) pour avoir organisé des écoutes dans les bureaux de ses adversaires et on l’oblige à se démettre. Le monde entier applaudit. Mais quand un président engage son pays et son économie dans une guerre avec un pays qui ne l’a pas attaqué, avec un peuple qui ne lui a rien fait, même si certains journalistes écrivent des éditoriaux critiques, personne ne pense à lui demander des comptes sur les crimes commis au nom de la plus grande puissance du monde. Que de familles massacrées, d’autres mutilées, ruinées, jetées sur les routes de l’exil et de l’abandon ! Que de malheureux paysans, ouvriers, déjà victimes de Saddam, se retrouvent aujourd’hui victimes de cette occupation devenue un engrenage sans fin et sans issue. (je me demande comment Obama compte, s’il est élu, sortir de ce guêpier, plus épineux, et plus complexe que celui du Viet Nam).
Juger G.W.Bush ! Evidemment, il n’ira pas finir ses jours en prison (il a dit qu’après janvier 2009, il ferait des conférences payées 50 000 dollars) . Non, il s’agit d’envoyer un signal à tous les futurs dictateurs, les futurs présidents belliqueux qui pensent qu’on résout tout avec des armes. Un procès symbolique. On n’en veut pas à la personne de Monsieur Bush. On en veut à sa politique qui a eu des dérives criminelles. Si aujourd’hui, le président soudanais est jugé, ce qui est une excellente initiative, il faut que le suivant soit Bush pour un minimum de cohérence, sinon on dira qu’il y a une justice avec deux poids et deux mesures. Le monde arabe et musulman est très sensible à ce genre de complaisance.
Si l’on instaure ce système de justice, je suis certain que des chefs d’Etat réfléchiront à deux fois avant de prendre une décision grave. Un simple citoyen qui agresse son voisin est passible de prison. Un chirurgien qui rate plusieurs opérations, parce qu’il est incompétent, est soit démis de ses fonctions, soit traduit en justice. Un journaliste qui publie de fausses nouvelles est mis à la porte. Etc.
Pourquoi les hommes politiques n’auront pas la justice comme épée de Damoclès au-dessus de leur tête ? Pourquoi ne pas instaurer un nouvel ordre démocratique basé sur une justice égale pour tous ? Pourquoi ne pas changer le statut d’immunité qui laisse à certains hommes politiques faire n’importe quoi ? Evidemment, si un premier ministre commet un crime d’ordre privé, il est arrêté et jugé comme n’importe quel citoyen. Mais comme disait Charles Chaplin par la bouche de Monsieur Verdoux, personnage qu’il a incarné à l’écran et qui avait passé sa vie à faire la connaissance de vieilles femmes riches qu’il volait puis brûlait dans sa cheminée : « pour un crime on est guillotiné, pour des milliers de crimes on est célébré et remercié ».
Il est temps que la morale prenne le pouvoir, alliée à la justice.
Tahar Ben Jelloun