Mahmoud Darwich

Par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Mahmoud Darwich est mort. Vive sa poésie !
Par Tahar Ben Jelloun.
Mahmoud Darwich était mon ami, un ami rare, précieux, d’une belle élégance, ponctuel, fidèle, rigoureux et avec en plus de tout cela de l’humour. Je me souviens, après son premier infarctus en 1984, je le vois, une cigarette entre les doigts cherchant un briquet. Je lui dis « mais tu n’as pas le droit de fumer, ton cœur est fragile ! ». Il me dit : « le médecin m’a interdit la cigarette, l’alcool et même le reste ; je lui ai dit, c’est la vie d’un âne, je n’en veux pas ! ». Il a persévéré dans son être, sans se préserver, sans s’économiser jusqu’à son deuxième infarctus en 1998. Puis, le dernier, celui qui lui fut fatal, le 9 août. Il me disait aussi « nous n’avons pas d’Etat, mais nous avons beaucoup d’humour » et il citait son ami, le romancier arabe israélien, Emile Habibi, lui aussi tôt disparu.
J’ai eu la joie et la difficulté de traduire quelques uns de ses poèmes. C’est là où je me suis rendu compte de l’extrême richesse de son imaginaire, de la diversité et de la beauté de son vocabulaire. Il me fallait parfois une phrase pour traduire un mot. Il était né poète ; il ne l’est pas devenu ; il l’a toujours été. Il n’était pas militant, dans le sens classique du terme. Je dirai qu’il n’était même pas engagé parce que tout son être, toute sa vie n’avaient de sens que par et dans le poème. Ce n’est pas parce qu’il était palestinien, ce n’est pas parce qu’il a souffert de l’arrachement et de l’exil qu’il a été poète. Il a été poète juste pour exprimer ce que des millions d’êtres subissent comme injustices, humiliations, dépossession et mépris. Il détestait qu’on dise de lui « poète de la résistance ». Le citoyen résistait. Mais en lui le poète allait au-delà et portait le rêve d’un peuple dans les foyers les plus lointains, les plus étrangers à la question palestinienne.
Un de ses premiers textes dit : « Celui qui m’a changé en exilé m’a changé en bombe. Je sais que je vais mourir, je sais que je livre une bataille perdue au présent, car elle est d’avenir. Et je sais que la Palestine –sur la carte—est loin. Et je sais que vous avez oublié mon nom dont vous avez falsifié la traduction. Et tout cela je le sais. Et c’est pourquoi je porte Palestine sur vos boulevards, dans vos maisons, dans votre chambre à coucher. »
Il a pris des positions politiques précises, notamment quand il quitta l’OLP en 1993 pour dire son scepticisme pour ne pas dire refus des accords d’Oslo. La suite lui donna, hélas, raison. Comme son compatriote Edward Saïd, il avait un sens politique très aigu, parce qu’il était un homme libre et jamais inféodé à un parti ou à une idéologie (il entra au parti communiste palestinien dans sa prime jeunesse). Mais ce qui était important dans sa vie, c’était l’écriture, la poésie.
Il était fou d’amour : amour de la liberté, de la terre confisquée, de la maison natale rasée par l’occupant, fou d’amour pour la langue arabe, pour la femme, toutes les femmes qui ne sont pas des métaphores de la patrie absente, fou d’amour pour les autres, ceux auxquels il pensait chaque fois qu’il prenait la plume, fou d’amour pour la vie qui le narguait, se jouait de ses rêves, de ses appétits. C’était un homme ivre de vie et qui ne se laissait jamais berner par les apparences, par les mensonges des politiques. Il était visionnaire, simplement, sans tapage. Il ne parlait jamais de lui, de sa poésie, ne se mettait pas en avant, aimait rire, plaisanter et raconter avec légèreté des histoires graves. Un jour, nous étions ensemble dans un colloque à Valencia. Je ne me souviens plus quel était le sujet de cette rencontre, mais je me rappelle avec précision d’une phrase qu’il ma dite : « j’habite dans une valise ». C’était cela l’exil, la douleur de l’exil. Il en parlait par bribes et métaphores. Il n’insistait pas là-dessus.
Il était devenu célèbre pour un poème qui commence ainsi : « inscris : je suis Arabe ». Poème de circonstance qu’il n’aimait pas trop et qui l’a poursuivi longtemps. Peut-être pour réagir à cela, il a écrit beaucoup de poème d’amour, des poèmes par amour. Un de ses derniers poèmes commence ainsi : « Il lui dit
: Ah si j’étais plus jeune… / Elle dit : je grandirai de nuit comme le parfum du jasmin, l’été/ et elle ajoute : Et toi, tu rajeuniras / en dormant car tout dormeur est un enfant./ Quant à moi, je veillerai jusqu’au matin,/ que noircissent mes cernes. »
C’était un homme populaire. Quand il récitait ses poèmes, il y avait foule. Je me souviens d’une soirée au théâtre Mohamed V à Rabat, où la police a dû intervenir pour disperser plus de deux mille personnes qui n’avaient pas pu entrer dans la salle. Partout où il se produisait, des milliers de fans accouraient, connaissaient par cœur ses textes. Cette popularité des poètes est chose courante dans le monde arabe, mais pour Mahmoud, il y avait quelque chose de plus, de l’amour sincère et de la passion. Certains confondaient le poète et la cause de son peuple. Il le refusait en insistant sur l’humilité du poète. Ce qui le distinguait des autres poètes arabes, c’était sa rupture avec les litanies, avec la nostalgie, les pleurs des mots et des sentiments. Il a donné à la poésie arabe une nouvelle direction, plus rigoureuse, un souffle neuf, plus proche du surréalisme ou d’un réalisme cru et poignant. Il ne se lamentait jamais. Ses mots étaient choisis dans le langage simple et allaient à l’essentiel tout en passant par le rêve et ses conséquences.
Ses thèmes étaient universels : la terre, l’exil, la mort, l’amour impossible, la détresse de ceux à qui on a tout pris y compris l’espoir. Comme écrit son ami et traducteur (en français) Elias Sanbar : « Au-delà de toute préoccupation technique, demeure ses choix premiers : en poésie, toute idée, toute pensée doit passer par les sens ; toute poésie est d’abord orale, et par là musique ; et elle s’arme de fragilité humaine pour résister à la violence du monde. »
En 2000, le ministre israélien de l’Education, Yossi Sarid avait suggéré que certains poèmes de Mahmoud Darwich soient intégrés dans les programmes des écoles ; le premier ministre de l’époque, Ehud Barak s’y était opposé.
La poésie est dangereuse, c’est-à-dire contagieuse ! Sans doute. Celle de Mahmoud Darwich fait l’éloge de la résistance, de la justice et de la dignité.

Valeurs universelles qui font peur aujourd’hui encore et pas uniquement qu’en Israël.
Tahar Ben Jelloun.