De quelques petits et grands maux dont nous souffrons au Maroc

Chronique dans le Magazine Le Mensuel (octobre 2008), par Tahar Ben Jelloun

2008
 

De quelques petits et grands maux dont nous souffrons.
Par Tahar Ben Jelloun.
1-Cimetières
Avez-vous remarqué l’état général de nos cimetières ? C’est à vous dégoûter de mourir. Ils sont tellement sales, non entretenus, inondés de sacs et de bouteilles en plastique, de papiers gras, de chats borgnes, de chiens galeux, lieux de rassemblements de la mendicité professionnelle qu’on n’a aucune envie de s’imaginer couché là un jour. On est harcelé par des lecteurs du Coran qui se disputent pour être choisi, on est bousculé par des gamins qui vous amènent des bidons d’eau, on est assailli par des gens en détresse. Difficile de trouver la paix et le silence pour se recueillir sur la tombe de ses parents. Quand je me suis plaint, un homme m’a dit « les morts sont chez Dieu et ça ne les empêche pas de dormir en paix ! ». Quel démagogue ! OK, les morts ne se lèveront pas pour protester. Ils laissent ça aux vivants. Pourtant ce n’est pas la mer à boire ; il suffit que la municipalité engage deux ou trois ouvriers pour nettoyer les allées et les tombes. Cela ne la ruinera certainement pas, mais encore une fois nos cimetières sont à notre image : nous ne pourrons pas mettre ça sur le dos du colonialisme ni des gens du Golfe qui viennent chez nous prendre du bon temps. Nous sommes seuls responsables de cet état honteux. Nos morts ont droit au respect. Et le respect commence par un minimum d’hygiène.

2—les routes

Le Maroc est en train de battre des records dans le domaine des accidents de la route. De temps en temps la presse en parle, il y a même une association pour le civisme qui fait campagne sur les ondes des radios, mais le Marocain au volant est souvent un danger en liberté. Sa nature profonde prend le dessus sur sa culture et il devient celui qui prolonge sa virilité, sa brutalité par le métal hurlant de sa caisse.
En 1971, la France perdait chaque année environ 13000 personnes sur les routes en plus des dizaines de milliers de blessés. Les responsables ont entamé une campagne sérieuse pour réduire au maximum ce chiffre. Aujourd’hui il avoisine les 4000, à peu près le même chiffre que celui du Maroc avec une population bien moindre (3676 morts en 2007 et un coût à l’Etat de 11 milliards de Dh). Alors que faire ? Laisserons-nous les Marocains s’entretuer sur les routes ?

Comment les éduquer ? Les Français, en plus de plusieurs campagnes de sensibilisation, ont tapé dans le portefeuille. Les Marocains pourraient en faire de même mais pour cela il va falloir assainir la situation de corruption quasi systématique qui règne entre les gendarmes et les chauffards. Exemple de sanction : si un automobiliste provoque un accident (refus de priorité, doubler en ligne continue, excès de vitesse entraînant l’accident…) et s’il est en état d’ébriété on lui confisque le véhicule et on le met entre les mains de la justice (c’est ainsi qu’on procède dans certains Etats d’Amérique) . Il faut aussi des brigades en voitures banalisées pour sanctionner les corrupteurs et les corrompus. L’Islam étant la religion de l’Etat marocain, on n’utilise pas les alcotests pour mesurer le degré d’alcoolémie dans le sang du conducteur. Cette hypocrisie coûte au pays plusieurs centaines de morts inutiles. Les gens boivent, se saoulent, conduisent alors qu’ils sont ivres et tuent en étant inconscients de la gravité de leurs actes. Le quotidien « Al Massae » a raconté comment un fils de riches, ivre, a tué le gardien et blessé un autre parce qu’ils l’avaient empêché d’entrer dans une boîte de nuit. Ce n’est pas un accident de la route. C’est un assassinat. On verra comment la justice tranchera ce cas. Un jour il va falloir ne plus se cacher la face et aborder de front et franchement le problème de l’alcoolisme dans ce pays. Ne soyons pas hypocrites.

3--Absentéisme

A quoi sert un parlement ? A voter des lois et à représenter les électeurs. C’est aussi le lieu où le gouvernement vient répondre aux questions et justifier sa politique. Alors, dites-moi pourquoi notre assemblée est très souvent désertée par ceux que le peuple a désignés pour le représenter ? C’est déprimant de voir cette belle salle parsemée de quelques députés dont certains s’ennuient ferme. Cela s’appelle de l’absentéisme. Dans certaines démocraties, cela s’appelle du vol, car des personnes sont élues et bien payées par le contribuable pour faire un travail précis et puis elles ne le font pas. D’où l’idée de sanctionner les absents en tapant dans leurs poches : à chaque absence non justifiée, une somme d’argent sera prélevée sur le salaire. Au bout d’un nombre important d’absence, le parlement déclare son siège vacant et on provoque une nouvelle élection. Vous verrez qu’avec une telle rigueur, notre parlement sera tout le temps plein et pas uniquement le jour où SM le Roi l’inaugure.

4—El Ghech

Le boom immobilier au Maroc est un feu de paille. Les marchands de bien construisent énormément, spéculent, massacrent l’environnement et ouvrent un bureau de vente le temps de liquider les appartements bâclés à des prix exorbitants. Quand on prend possession du bien, on se rend compte petit à petit que les finissions sont désastreuses. Tuyauteries de mauvaise qualité (La Chine), produits installés juste pour faire illusion ; et les problèmes quotidiens se mettent en rang pour vous empoisonner la vie. A qui s’adresser ? Le marchand de bien a liquidé la société qui vendait les appartements. Il a changé d’adresse, de numéro de téléphone, il est ailleurs en train de réitérer la même chose avec d’autres pigeons. Cela s’appelle de l’escroquerie maquillée.

Evidemment, l’appartement existe, mais dans quel état !
Pourquoi n’existe –t-il pas une association ou une instance de contrôle et de vérification ? On me dit qu’elle existe, mais encore une fois… la corruption réduit tout à néant.

5--Tourisme
Le tourisme est une culture et aussi une technique qui a besoin de planification et de stratégie. Nous croyons les avoir et même les maîtriser. Or nous sommes nuls. Depuis le temps, on aurait dû entamer notre auto-critique et nous mettre au travail : apprendre à recevoir et aussi à servir. Au lieu de cela, nous faisons confiance à nos traditions et nous croyons que cela suffit pour combler le visiteur étranger.
Nous n’arriverons jamais à faire venir au Maroc les dix millions de touristes, chiffre que les différents responsables ont promis d’atteindre d’ici 2010.

Une question : Pourquoi environ 60 millions de touristes visitent annuellement l’Espagne et pas même 5% de cette population traverse les 14 klm qui nous séparent ? A quoi c’est dû ? Pourquoi le Maroc n’est pas aussi attrayant que son voisin le plus proche ? Posons la question autrement : pourquoi le taux de retour des touristes stagne autour des 5% ? Cela veut dire quelque chose de bien précis : celui qui n’a pas envie de revenir au Maroc a ses raisons. Une d’elles c’est qu’il n’y a pas trouvé le service auquel il est habitué en tant que voyageur. Les hôteliers n’ont pas compris, du moins la majorité d’entre eux, que le service, l’état du service est le principal allié du succès touristique. Quand des hôteliers payent au rabais les garçons qui servent, quand ils les maltraitent, ils leur enlèvent toute envie et tout enthousiasme pour bien servir le client. Un garçon mal payé est un garçon démotivé. Rien à attendre de lui.
Il existe même un grand hôtel à Tanger(un lieu mythique, historique) où le propriétaire a supprimé le poste de directeur, car il ne voit pas à quoi sert un directeur d’hôtel. Résultat, la dégradation de ce cinq étoiles est certaine et tout le monde se plaint. L’Etat devrait intervenir, mais encore une fois, nous sommes face à des gens qui veulent gagner vite et beaucoup en réduisant les frais et après eux le déluge.
La Royal Air Maroc, une des compagnies que je considère parmi les meilleures du monde, vient d’accoucher d’une autre compagnie, lowcost, Atlas Blue. Cette dernière est responsable en partie de l’effondrement du tourisme au Maroc. Cet été des retards allant jusqu’à 22 heures ont été constatés entre la France et le Maroc. Une passagère a raconté son calvaire à LCI et cela n’a pas incité cette sous-compagnie à réviser son fonctionnement. Espérons que les dirigeants de la RAM n’attendront pas une catastrophe du genre Spanair pour enfin réagir et privilégier l’humain par rapport à l’argent.
Adieu les 10 millions de touristes ! Tant qu’on n’a pas radicalement changé notre comportement, tant qu’on n’a pas décidé d’en finir avec la triche (el ghech), nous resterons un pays sous-développé avec quelques réalisations qui font illusion. Car tout n’est pas pourri dans ce pays.

6—Téléphonie abusive
C’est devenu mon crédo : expliquez –moi pourquoi au Maroc les sociétés de téléphonie mobile font payer la communication au prix quasi équivalent au prix européen. Ces sociétés font des bénéfices mirobolants et le proclament sans honte. Qui défendra les consommateurs, petits et grands ? Le pouvoir d’achat du Marocain est loin derrière celui des Européens. Pour quelles raisons maltraiter ainsi le citoyen marocain ? Encore une fois, nous sommes victimes du libéralisme sauvage et l’Etat n’y pourra rien. Le téléphone est devenu aujourd’hui aussi banal, aussi vital que l’eau et l’électricité. Son prix devrait absolument être revu à la baisse et surtout que ces sociétés arrêtent de mentir avec des offres fantastiques qui sont autant d’astuces pour pousser à la consommation et débourser davantage. Je n’ai pas suivi tous les débats du parlement, mais il me semble que ce sujet n’a jamais été traité, du moins avec la vigueur qu’il mérite.
A bon entendeur salut !
Tahar Ben Jelloun.