Pauvre Maghreb!

Par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Pauvre Maghreb!
Par Tahar Ben jelloun.
Le putsch du 6 août qui a renversé le président mauritanien démocratiquement élu, m’a plongé dans une tristesse parce que ce genre de brutalité n’augure rien de bon pour ce pays et pour le Grand Maghreb. Au contraire, cette entité géographique ne deviendra pas de sitôt une entité politique comme par exemple l’Europe. Au Maghreb nous avons encore des régimes illégitimes et des frontières bouclées. Kadhafi est président à vie ; le tunisien BenAli se présente pour le cinquième fois ; Bouteflika n’a aucune envie de se retirer malgré sa maladie ; la Mauritanie est entrée dans une zone de tempêtes ; seul le Maroc essaie de s’en sortir avec son jeune roi convaincu que la modernité est inéluctable et qu’elle passe par la transparence et la démocratie.
Les Nations-Unies devraient voter une loi refusant de reconnaître un régime politique instauré par les coups d’Etat. Cela ferait réfléchir ces militaires qui ne croient qu’à la force et méprisent la démocratie.
Les Européens ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont : Non seulement ils sont à l’abri des coups d’Etat mais l’espace Schengen est une preuve de liberté ; il n’y a plus de frontières entre les pays européens ; on circule sans exhiber son passeport, on passe d’un pays à un autre comme si on change de quartier dans sa propre ville. Cette liberté est un bien précieux. Quand les frontières s’abolissent, c’est que la suspicion, l’inimitié et même les menaces de conflits n’existent plus. Cette facilité de circulation des citoyens développe les échanges commerciaux, culturels et humains. Tout le monde s’enrichit du fait de cette liberté d’aller et venir. Ce n’est pas du désordre, c’est de l’intelligence. Cette Europe qui se construit, même si elle s’élargit de manière contestable, constitue aujourd’hui un exemple de la victoire de la démocratie et de la sagesse. On sait que pour y arriver il y eut des guerres, des déchirements et des sacrifices. J’espère que les jeunes d’aujourd’hui le savent. Le nationalisme, responsable de guerres entre voisins, n’a plus de raison d’être. Etre européen ne veut pas dire renoncer à son identité originelle, au contraire, c’est consolider et enrichir celle-ci.
Ouvrir une frontière est un acte de confiance et de respect ; un geste d’apaisement, un signe d’amitié. Malheureusement, il existe encore des pays où des frontières subsistent de manière anachronique, improductive et stupide. A l’heure de la révolution de la communication où plus aucune information ne peut être étouffée et empêchée d’éclater sur les écrans des ordinateurs de la toute la planète, fermer une frontière est absurde. Mais certains hommes politiques dont la médiocrité les empêche de voir plus loin que leur égo persistent à croire en ces murs érigés entre les peuples.
A ma connaissance deux Etats seulement maintiennent par décision politique totalement fermées leurs frontières avec leurs voisins : Israël et l’Algérie. Ce qui est absurde c’est que l’Algérie et le Maroc se disent « pays frères » et ont eu une histoire mêlée surtout durant la guerre de libération algérienne, le Maroc servant de base arrière aux combattants du Front de libération nationale (1954-1962). Cette fraternité dans l’histoire s’est peu à peu transformée en inimitié non déclarée mais qui persiste dans les couloirs de la diplomatie. Cela à cause du dossier du Sahara qui mine les relations entre les deux pays depuis 35 ans. L’Algérie soutient un mouvement revendiquant ce territoire anciennement occupé par l’Espagne ; le Maroc l’a repris par une marche pacifique, « La Marche verte » en 1975.
Le 30 juillet dernier le roi du Maroc, Mohamed VI a redemandé à L’Algérie qu’elle ouvre ses frontières avec son pays : « quelles qu’elles soient, les différences de points de vue dans ce conflit ne sauraient justifier la poursuite de la fermeture des frontières. Cette mesure unilatérale est vécue par les deux peuples comme une sanction collective incompatible avec leurs liens de fraternité historique, les exigences de leur avenir commun et les impératifs de l’intégration maghrébine. »
C’est le bon sens d’autant plus que face à la construction de l’Europe, il est de l’intérêt des Etats maghrébins de s’unir, ne serait-ce que sur le plan économique et culturel, pour former une entité qui pourrait travailler de manière efficace avec les Européens, le tout pour le bien être des peuples.
Quand un voisin entêté vous ferme sa porte, vous harcèle et essaie de vous créer des problèmes, vous déménagez, vous changez de voisin, de quartier et même de ville. Mais quand il s’agit d’un Etat, aucun déplacement n’est possible, sinon il n’y aurait jamais eu de guerres. Ni le Maroc ni l’Algérie n’ont la possibilité de déménager. Ils sont condamnés à s’entendre et à œuvrer pour le développement de leurs potentialités et à garantir à leurs populations un présent et un futur dignes et stables. Alors que Le Maroc change et bouge, le voisin algérien s’entête à persister dans son être et dans son refus d’accepter
Ouvrir une frontière ne signifie pas baisser la vigilance à l’égard du terrorisme, des trafiquants et des pirates. La police, la gendarmerie, la douane seront toujours là pour filtrer les passages. Mais empêcher un touriste d’aller passer ses vacances de l’autre côté de la frontière, interdire le passage de produits culturels, cela relève de la punition : des hommes et des femmes algériennes sont punis par leur gouvernement en les empêchant de se rendre en vacances dans le pays voisin, un pays qu’ils aiment mais que leur Etat présente comme un pays ennemi. Cette histoire n’a que trop duré. IL suffit de faire un effort d’imagination pour se rendre compte combien cette entrave à la liberté de circulation imposée par l’Algérie est absurde. Imaginons un Maghreb uni avec les richesses exceptionnelles en gaz et pétrole, en phosphates et en hommes : un Maghreb uni face aux défis de plus en plus complexes de la planète.

Mais tant que des hommes refusent la modernité ils maintiennent leur peuple dans la pauvreté et l’ignorance. C’est une faute, c’est même un crime. Le mot d’ordre est simple : « ouvrez les frontières ! laissez la jeunesse des cinq pays de la région construire un grand Maghreb, uni, démocratique et moderne ! ».

Pour le moment, l’idée d’un Grand Maghreb uni, performant et démocratique est une illusion ou au mieux un rêve que des militaires avides de pouvoir massacrent tous les jours. Le putsch mauritanien est une offense aux espérances des peuples maghrébins. Le secrétaire général des Nations Unies s’est dit attristé. Les Etats-Unis, l’Union Européenne, l’Union Africaine ont condamné ce coup d’Etat. Cela ne suffit pas. Aucune reconnaissance pour un régime qui s’impose par la force. Il est temps que les Nations Unies mettent hors la loi les putschistes où qu’ils soient.
Tahar Ben Jelloun (de l’Académie Goncourt).