Le Clezio

Un Nobel pour le Sud, par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Un écrivain du Sud
Par Tahar Ben Jelloun.
Je suis heureux et ému que mon ami Le Clezio soit couronné par le Nobel. A travers lui, c’est une bonne partie des littératures du Sud qui est distinguée.

Parce que Le Clezio est d’une certaine façon un écrivain du Sud.
L’œuvre de Jean-Marie Gustave Le Clezio est marquée par un intérêt permanent pour les peuples dépossédés ou des individus marginalisés par les brutalités de la vie. Il s’est préoccupé des Indiens d’Amérique dans un magnifique essai « Le rêve mexicain » comme il a traité de la question palestinienne avec un roman émouvant et généreux « étoile errante» (1992) qui raconte l’histoire de deux jeunes filles, l’une palestinienne devant quitter sa terre en 1948, l’autre une juive d’Europe qui arrive pour vivre en Palestine. Ce livre avait suscité la colère de certains militants pro-israéliens allant jusqu’à y voir de l’antisémitisme alors que Le Clézio n’a jamais fait de politique mais a toujours témoigné sa sympathie pour les victimes de l’injustice.
Son roman le plus connu reste « Désert »(1980), une superbe métaphore du rapport entre le Sud et le Nord à travers le destin d’une jeune fille qui va quitter le désert marocain pour aller travailler en France. Cet écrivain français parle peu de la France. C’est peut-être ce qui lui a valu le Nobel. Il tranche de manière nette avec l’égocentrisme de la littérature française actuelle qu’on appelle « l’auto-fiction ». Un jour Jean-Marie m’a dit « je n’ai pas d’imagination ». Il était sincère, car il écrit en observant le monde autour de lui. Il ne se sent pas à l’aise à Paris ni à Nice sa ville natale. D’où son « exil » à Albuquerque et depuis deux ans en Corée. Il aime cette étrangeté qui l’éloigne de la France mais reconnaît que « la langue française est le seul pays où il habite »
Il nous est arrivé de voyager ensemble, au Maroc et en Haïti. J’ai le souvenir d’un homme d’une grande sensibilité, surtout quand nous étions à Haïti, pays détruit, abandonné par les hommes et par Dieu. Il prenait des notes, dessinait ces paysages désolés. C’est un souvenir précieux que nous évoquons quand nous nous voyons. Le Maroc est le pays de sa femme, Jémia, qui l’a inspiré et surtout qui l’a aidé à être moins farouche. Son dernier roman « Ritournelle de la faim » lui est dédié. Ils ont écrit ensemble un joli livre sur le sud marocain, une sorte de retour aux sources « Gens des nuages » (1997), avec des photos de Bruno Barbey.
Discret, profondément humain, il ne s’est jamais économisé pour lutter contre le racisme, contre les injustices et pour le respect de l’environnement. Toute son oeuvre ne cesse d’approfondir ces thèmes et de les illustrer.
Le Clezio a un style qui s’est transformé depuis son premier roman « Le Procès verbal » en passant par des textes quasi expérimentaux comme « La Guerre » ou « les Géants ». C’était une époque pour lui difficile sur le plan personnel. Mais c’est avec sa rencontre avec Jémia que ses thèmes et son écriture vont s’orienter de façon déterminante vers le Sud. Un jour nous étions en train de bavarder autour de l’écriture, puis après un silence, il me dit « tu ne trouves pas que chaque fois qu’on arrive à écrire une phrase c’est un miracle ? ». Cela m’a fait réfléchir. Ecrire est une façon de se libérer. Et toute libération est un miracle. Car elle n’est pas donnée à tout le monde.
Tahar Ben Jelloun.