La ferme de Claudio Bravo

Par Tahar Ben Jelloun

2008
 

La ferme
Par Tahar Ben Jelloun

L’atelier d’un artiste révèle souvent les secrets de sa création. L’œuvre de Francis Beacon par exemple ressemble et poursuit le chaos de son atelier. Celui de Claudio Bravo relève de la même rigueur, la même exigence que son travail. On a beau s’extasier, admirer, observer l’extrême précision du trait dans la peinture ou le dessin de Claudio Bravo, on comprendra mieux son génie si on visite le lieu où il crée comme on visite une exposition. Cela fait partie de sa personnalité et reflète son tempérament, celui d’un homme entièrement dédié à son travail, un homme qui a le souci de la netteté comme il a le souci de la sincérité et de la fidélité dans ses relations avec les personnes. Il est le seigneur de la parole donnée, l’artiste de la ponctualité, l’artisan de la transfiguration du réel.
L’espace est grand. La lumière naturelle a de grandes échappées. C’est cette lumière exceptionnelle qui l’a fait venir et s’installer au Maroc qu’il considère à présent comme son pays, son lieu d’élection pour créer et poursuivre ses recherches d’artiste habité par la magie et le mystère de cette lumière. Sur la table, les pinceaux et crayons taillés sont rangés. Les tubes de peinture aussi. La poussière n’a aucune chance de s’y installer contrairement à l’atelier de Giacometti. Tout est à sa place. Rien ne traîne. Pas de parasites, pas d’imprévu. L’esprit et l’âme de Claudio Bravo ont besoin de cette rigueur, une façon d’apaiser quelque chose qui bouillonne à l’intérieur. Il a une discipline de travail précise, féconde et admirable. Pas de faille, pas d’exception. C’est un artisan qui fait ses huit heures par jour, suivant l’itinéraire de la lumière, et quand elle s’absente, il continue de revenir à la toile pour qu’aucun détail ne soit négligé.
J’ai toujours fait un lien évident et essentiel entre l’ordre organisé de son atelier et son travail consistant à créer une nouvelle réalité à partir d’objets ou des personnages existants dans la vie quotidienne. Deux espaces se regardent et se renvoient des images quasi identiques. L’atelier est le lieu par où passe l’exercice de cette création qui n’est pas fait pour nous rappeler le réel mais qui a été conçue pour nous donner une autre dimension, une autre vision de ce réel.
La main de Claudio Bravo a la certitude du regard et de l’esprit. Même si elle doute, elle maintient le lien entre le donné et l’inventé. Ainsi, quand il dessine un mouton, ce que nous voyons sur le papier n’est pas un mouton, mais une image décalée par rapport au réel au point où la confusion devient une erreur. On perçoit quelque chose d’autre qu’une simple reconstitution physique d’un animal.

Dans ces dessins qui sont récents (Claudio Bravo a toujours dessiné comme faisait Picasso qui, tout en continuant son œuvre révolutionnaire, dessinait avec rigueur), on a l’impression que tout y est silencieux comme une aube éternelle. Ces dessins sont empreints d’une mémoire tel un tissage qui témoigne du temps. On s’arrête devant ces animaux familiers afin d’accueillir quelques instants d’une présence qui habite notre regard sans jamais la contempler totalement.
Comme dans ses œuvres peintes, jamais Claudio Bravo ne fait du réalisme, simplement parce que le réalisme n’existe pas, il est impossible. C’est un malentendu, un abus de langage ou plutôt une négligence de l’expression. Que ce soit en littérature ou dans la peinture, jamais le réel ne s’y retrouve dans sa crudité, dans sa brutalité et dans ses visages changeants. Toute revendication du réel est improbable. La vie est mouvement, incertitude, violence et duplicité. L’artiste est en charge de donner à voir ces aspects que nos regards, paresseux ou non habitués, ne savent pas élire et apprécier dans leur complexité. C’est pour cela que ces portraits de quelques animaux relèvent d’une vision au-delà du réel. On pourrait même avancer qu’il s’agit là d’un regard intérieur que l’artiste n’a pas à justifier et encore moins à le rendre adéquat, ce qui serait un non-sens et un raccourci grossier. C’est une œuvre d’art qui nous surprend autant qu’un tableau abstrait avec ses mystères et ses secrets. Je ne dirai pas qu’il s’agit là de « nature morte ». Cette expression est absurde car s’il s’agit de la nature –un bestiaire représentant des animaux choisis dans la ferme de l’artiste--, il n’y a point de mort. Ce sont des instants qui habitent un miroir.
Dans une peinture réalisée dans les années soixante-dix, Claudio Bravo avait représenté des footballeurs dans leur vestiaire ; il y a peint un coq magnifique aux couleurs triomphantes. Ce coq n’avait logiquement rien à faire dans ces lieux. Et pourtant cette touche, cette présence donnait à cette atmosphère virile quelque chose qui brisait le réel. Cette œuvre nous renseigne bien sur la vision de Claudio Bravo de la réalité telle qu’elle se présente à lui, c’est-à-dire forcément modifiée par sa sensibilité, retravaillée par son regard et revisitée par son imaginaire.
Le bestiaire qu’il nous présente aujourd’hui est limité à quelques animaux. Mais il est assez riche et surprenant grâce à la capacité de l’artiste à célébrer la beauté simple, l’esthétique sublime du naturel. Ce sont des personnages interrompus dans leur mouvement. Ils ne sont pas figés mais pris dans un instant qui ne leur appartient plus. Quand un homme ou une femme pose, la relation avec l’artiste se trouve inversée : tout le monde est conscient des
exigences de la pause. Quand il s’agit d’un cheval, une poule, un canard ou un chameau, la relation est sèche. Il s’agit de saisir, peut-être de voler, un moment de la vie de cet animal. La difficulté est là et dans le cas de Claudio Bravo, ce serait une insulte que de parler d’arrangement. Il est l’obligé de l’animal et pas le contraire.
Un jour j’ai vu Claudio Bravo en train de peindre un grand tableau représentant un cadre de papier froissé. Je l’ai longuement regardé faire. Il représentait chacun des plis avec la même précision que s’il peignait un paysage ou un visage. Evidemment il aurait pu peindre en imaginant une surface de papier froissé. Qui aurait pu lui faire remarquer que cela ne reproduit pas le modèle ? Lui. C’est cela l’exigence de Claudio Bravo. Il respecte le modèle qu’il soit un vase du dix-neuvième siècle, une broderie marocaine du siècle dernier, un portait d’un prince ou une surface de papier froissé par ses mains.
Matisse, Picasso, Pollock avaient le geste instinctif, léger, immédiat. Quelques traits suffisaient pour dessiner un visage ou une impression. Claudio Bravo a un autre instinct : il est plus vif, plus appliqué ; il ne se précipite pas sur la toile, il l’observe, l’élabore et enfin l’aime, c’est-à-dire qu’il s’y attèle avec passion et aussi avec conscience même s’il lui arrive d’introduire une nouvelle dimension. En fait, plus il donne l’impression d’être dans le réel, plus il s’en éloigne. Il n’en parle pas, il réalise et donne à voir.
Ce bestiaire de Claudio Bravo n’est qu’un des aspects de son œuvre immense et variée. En même temps le dessin dans sa pureté, dans son dépouillement poursuit le travail « classique » qu’on connaît de lui. Il ne l’éloigne pas de sa préoccupation principale, celle d’un artiste qui a dédié sa vie à peindre le Maroc dans sa beauté invisible, surprenante, car traversée et habitée par sa lumière. Même quand il peint une branche de palmier ou des draperies de plusieurs couleurs on sent et même on perçoit cette relation forte et solide qu’il entretient avec le pays, avec ses paysages, avec ses gens et avec son ciel.
Ce n’est pas anodin ou peu signifiant qu’un peintre de la qualité de Claudio Bravo ait élu domicile au Maroc et ce depuis plus de trente sept ans. Delacroix et Matisse n’ont fait que passer. Lui, il vit le pays, il se nourrit de ses beautés et de sa complexité. Toute son œuvre, exposée et vendue dans le monde, porte le Maroc dans son essence et sa spécificité. Il illustre cette passion marocaine avec ses couleurs, ses signes et sa grande diversité.