Musée d'art islamique

Par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Le Musée d’Art Islamique à Doha
Par Tahar Ben Jelloun.
L’Arabie Séoudite a La Mecque, Qatar a le plus beau musée d’art islamique du monde. Beau en tant que monument, chef d’œuvre architectural, la dernière réalisation du fameux architecte chinois à qui on doit entre autres la Pyramide du Louvre, Ming Pei. Il considère que ce fut l’un des travaux les plus difficiles qu’il eut à faire, parce qu’il fallait être dans l’essence et l’esprit de l’architecture islamique tout en misant sur une modernité cohérente. Il devait jouer avec la lumière du désert que l’architecture transforme en ombre à certains moments de la journée. Il dit « avec le soleil, vous n’avez besoin de rien d’autre, juste de découvrir toutes les facettes que cette lumière vous offre ». Il s’inspira de certaines mosquées qui allient modestie, simplicité et austérité comme celle du Caire construite au IXème siècle et qui s’appelle « la mosquée d’Ahmad Ibn Tulun ». Il dit que la modernité ne devait pas ignorer le passé et ce projet lui donna l’occasion de se plonger dans la connaissance de l’Islam ; il reconnaît qu’avant, ce qu’il savait de cette religion et de cette culture était peu.
Ce musée est beau et important pour ses trois étages où sont exposées les pièces rares et magnifiques du patrimoine musulman s’étalant sur plusieurs siècles et venus de trois continents : l’Asie, l’Orient proche et lointain, l’Afrique du Nord. C’est dans ce musée qu’on peut voir les premières pages du Coran écrites vers la fin du VIIème siècle ou des manuscrits de ce livre saint datant du VIII ème et du XIIème. Une page du Coran, datant du Xème s parchemin bleu réhaussé d’or, venant probablement du Maroc est une des merveilles de cette exposition. C’est là qu’on peut aussi admirer l’une des pièces maîtresses de cette exposition, un panneau en soie et or servant de mural pour des tentes de la fin du XIIIème siècle venu d’Asie Centrale. Les miniatures persanes du XVIème s. ainsi qu’un bon nombre de tapis persans aussi fascinants les uns que les autres, tous datant de ce seizième siècle qui fut fécond en création artistique. Il faut dire que l’Iran a une présence particulièrement riche dans ce musée. Cette civilisation brille par son patrimoine inventif, diversifié, et très étonnant. C’est là qu’on se rend compte combien la culture persane a dominé par sa richesse et sa beauté le monde musulman ce qui par ailleurs rend incompréhensible l’évolution politique actuelle de ce grand pays.
La Turquie est présente aussi par ses céramiques du XVIème s ainsi que par ses draperies du XVIIème, par ses poteries d’Iznik et ses bijoux otomans en émeraude . L’Inde brille dans cette exposition par une pièce magique, un collier datant de 1607 composé de rubis, de diamants et de perles exceptionnelles.

On reste ébahi devant ce chef d’œuvre de la bijouterie islamique et on se met à rêver à cette époque où cette religion et ses peuples savaient privilégier la beauté et l’art en général par rapport à la politique. Et puis il y a le plus grand tapis qu’on peut imaginer, faisant 15, 96 mètres sur 3, 25 m tissé au dix-septième siècle en Inde et qui est une merveille qui nous rend inconsolables. Les lampes de mosquées mamelouk et les vases en cristal datant du XIIIème s fabriqués en Egypte, sans parler des velours de Bursa tissés à la main du XVIIème s que Venise a adoptés et reproduits plus tard.
D’autres pièces d’Egypte, de Syrie, d’Irak et d’Andalousie arabe poursuivent ce panorama qui est impressionnant et résonne aujourd’hui non pas comme un retour vers le passé glorieux, --la nostalgie est mauvaise conseillère ; elle est le signe que les souvenirs s’ennuient--, mais comme une présence et une contribution d’une culture au patrimoine de la civilisation universelle. Il faudra que les jeunes des pays musulmans en ébullition viennent visiter ce musée. Evidemment ils ne viendront pas tous seuls, mais pourquoi ne pas organiser des voyages pour que cette jeunesse qui ne sait même pas que ses ancêtres avaient tant donné au monde ? C’est par la culture qu’on peut lutter contre l’ignorance et ses conséquences, le fanatisme.
Le sens politique de ce musée est clair. Il s’inscrit dans le projet de mettre la culture au centre du développement. Ce qui n’est pas le cas dans plusieurs pays arabes dont les moyens financiers auraient pu servir à illustrer et mettre en valeur le patrimoine de cette civilisation. Le Qatar a très tôt misé sur l’éducation et la culture. C’est le sens de ce musée ardemment voulu par l’Emir du Qatar Sheikh Hamad bin Khalifa al Thani et son épouse qui étaient présents à l’inauguration le 22 novembre dernier ainsi que leur fille nommée présidente du musée.
Doha construit jour et nuit. Des grattes ciel d’une modernité impressionnante s’élancent le long de la corniche. Une architecture audacieuse, innovante, belle, rendant ce bout de désert un lieu de création et d’imagination libres et fécondes. Alors que Doubai développe le tourisme et le luxe, Doha, sans négliger le monde des affaires, investit dans le savoir et l’art, ce qui distingue ce pays des autres Etats du Golfe (Le musée du Koweit, détruit par l’invasion irakienne en 1990 n’est pas encore restauré). Ce musée, unique au monde, si on met à part celui de Londres et un pavillon du Louvre qui contiennent des pièces de l’art islamique aussi importantes, attirera beaucoup de visiteurs. Ainsi on viendra au Qatar non seulement pour faire des affaires, mais aussi pour découvrir ce monument et ces œuvres magnifiques qui ont été installées par le grand scénographe Jean-Michel Wilmotte. On viendra aussi pour admirer ce chef d’œuvre de Ming Pei qui est une réussite et une œuvre d’art en soi. Le Qatar donne l’exemple au reste du monde arabe riche que sans culture, le développement économique manque d’assise et de sens. C’est ce que l’émirat d’Abou Dhabi a compris en décidant de construire une réplique du Louvre et une autre du Gouguenheim sur le sable.
Tahar Ben Jelloun.