Ceux qui enrichissent la langue française

Par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Ceux qui enrichissent la langue française
Par Tahar Ben Jelloun

« Faut-il être nègre pour avoir un prix littéraire en France ? » Telle est la question posée par un journaliste à Edmonde Charles-Roux, la présidente de l’Académie Goncourt le lundi 10 novembre jour où le prix littéraire le plus prestigieux a été décerné à Atiq Rahimi, un écrivain afghan qui a écrit son roman « Pierre de patience » en français. Comme on dit c’est un francophone, c’est-à-dire un étranger qui a adopté la langue de Voltaire pour s’exprimer. Ce n’est pas la première fois que l’Académie Goncourt distingue un écrivain non français de souche. Il y a eu le libanais Amin Maalouf, le russe Andrei Makine, le martiniquais Chamoiseau , l’américain Jonathan Littell et votre serviteur. Mais à chaque fois, cela a été reçu de manière particulière par la presse, favorable en général. Je me souviens lorsque je reçu ce prix en 1987, un écrivain français assez connu avait plaisanté en disant « pour avoir ce prix il faudra dorénavant s’appeler Ben quelque chose ».
Cette année l’effet « francophonie » a été amplifié parce que le Prix Renaudot, décerné le même jour et qui est considéré comme la deuxième consécration après le Goncourt est revenu à un guinéen Tierno Monénembo pour « le roi du Kahel » comme ce fut le cas Ahmadou Kourouma et Alain Mabanckou il y a quelques

années. Il y avait de quoi énerver quelques écrivains français qui s’attendaient cette année à recevoir l’un ou l’autre prix. Mais cela s’est fait sans que les jurys se concertent, ni qu’ils décident tout d’un coup de regarder ce qui s’ écrit en français juste pour faire exotique ou narguer la production française de souche.
Cette particularité française est partagée par la Grande Bretagne qui a un nombre important d’écrivains d’origine indienne, pakistanaise, africaine ou asiatique en général. Mais si le Book prize revient à un non britannique de souche, les médias n’en font pas un scandale et personne ne s’étonne. La France a mis du temps avant de reconnaître que sa langue est plus parlée et plus utilisée en dehors de ses frontières que chez elle. Des littératures s’écrivent dans la langue française avec des visions et par des imaginaires divers et différents. Cela couvre plusieurs pays d’Afrique, du monde arabe notamment le Maghreb, du Canada, de la Belgique, de la Suisse sans parler des Antilles. Cela constitue une richesse indéniable faisant vivre et s’épanouir une langue et ses civilisations.
Le concept de « francophonie » comme celui de « négritude » sont à cheval sur le culturel et le politique. La France voulant garder des liens et des intérêts avec ses anciennes colonies les range dans la catégorie de la francophonie. Mais le politique l’emporte de loin sur la culture. Ainsi, la politique de coopération culturelle avec ses pays se trouve aujourd’hui réduite au stricte minimum parce qu’il n’y a presque plus d’argent pour cela. Les instituts culturels français dans le monde ne cessent de voir leurs budgets s’appauvrir au point où dernièrement l’institut de Berlin a lancé un appel à l’aide parce qu’il est menacé de faillite puis de fermeture. Le fameux centre Grenoble initié à Naples par Jean Digne est en train de fermer ses portes comme cela menace le centre de Sarajevo qui ne trouve plus d’argent pour fonctionner. D’autres centres et lycées cesseront leur activité dans plusieurs pays. C’est une défaite de la langue et de la culture française. Cette politique est en contradiction avec les prétentions de la France. Elle se plaint de voir la langue anglaise se répandre partout et au lieu d’augmenter les crédits pour aider l’expansion du français, elle bat en retraite et choisit de disparaître petit à petit.
Malgré ce choix mesquin et à courte vue, malgré cette avarice, des écrivains venus de pays lointains ou proches s’expriment dans cette langue, l’embellissent, la transforment et en font leur principal moyen de communiquer, de se libérer, de rêver et de faire rêver des lecteurs français ou non.

Certains de ces écrivains réussissent par leur talent, par la qualité exceptionnelle de leur écriture à se faire remarquer et distinguer par des jurys des principaux prix littéraires de l’automne. A voir la liste des meilleures ventes on remarque que le grand public les aime et les lit. En plus ils sont souvent traduits vers plusieurs langues ce qui fait que leur existence rend des services multiples à la langue française et à la France qui a été l’année dernière sévèrement attaquée par une enquête du Time qui avait annoncé « la mort de la culture française ».
Cet article fit beaucoup de bruit mais il n’a pas convaincu les décideurs politiques de développer davantage la coopération culturelle dans le monde. Ils se sont fâchés mais continuent de ne pas croire au potentiel et au pouvoir de la langue et de la culture pour assurer une présence de la civilisation française dans le reste du monde. Face à cette situation, le déclin de l’influence française dans le monde n’est pas une surprise ou une injustice. C’est la France qui a contribué par sa politique d’économie sur la culture à ce déclin. C’est dommage.
Tahar Ben Jelloun.