Des mégots de vie

Ce que laissent derrière des noyés de la migration, par Tahar Ben Jelloun

2008
 

Des mégots de vie

Par Tahar Ben Jelloun
Que reste-il d’une vie quand tout vous abandonne, quand cette vie devient un fardeau à transporter sur des épaules fatiguées, dans un regard brisé, avec un espoir à l’épaisseur d’une feuille de papier transparent ? Que reste-il d’un voyage semé par des épreuves et parfois interrompu par la mort ? Des objets, des petites choses de la vie quotidienne qui n’ont de valeur que parce qu’ils témoignent d’un drame.
Les objets sont méchants. Ils sont des miroirs qui nous suivent et nous accablent. Ces objets, on les a trouvés après la mort de clandestins qui essayaient d’atteindre l’île de Lempedusa en Italie. Il n’y a pas de procès, pas même d’accusation. Ce sont des indices, des pièces à conviction. Une présence de ce qui a pu ressembler à une vie. Evidemment tout homme est équivalent à un autre homme. Mais quand le destin s’acharne sur ta terre, sur ta famille, quand le malheur rôde en permanence autour de ta vie, et que tu vois que la solution est peut-être dans l’exil, tu t’en vas et tu ne te retournes pas pour voir peut-être pour la dernière fois tes enfants, tes parents, ceux pour lesquels tu entreprends un voyage long et à l’issue incertaine. Il y en a qui emportent un peu de terre dans un mouchoir, d’autre quelques gorgées d’eau du puits. Une façon de ne pas oublier.
Quitter le village, traverser le pays puis le désert puis d’autres pays et enfin la mer et arriver au milieu d’une nuit non éclairée sur des côtes italiennes ou espagnoles avec l’immense espoir d’échapper à la surveillance et de se mêler à la foule afin de trouver un travail et sauver ceux qu’on a laissés derrière soi. Telle est l’épreuve. Tel est le destin.
Ce voyage se fait tous les jours. Ces objets ont été photographiés comme pour témoigner sur un drame qui n’en finit pas. Les images des corps noyés, les chaussures sur la jetée, un document a peine lisible, un paquet de cigarette du pays, un sirop pour la gorge agressée par le froid et la faim, quelques mégots de cigarette, la tête de Kadhafi sur un morceau de billet de banque, un Kadhafi triomphant et qui est indifférent au sort de son peuple, une vieille brosse et peut-être même un portefeuille avec les photos des enfants, toutes ces images qu’on nous montre depuis des années n’ont jamais eu l’effet escompté, celui de décourager des hommes et des femmes de tenter leur chance sur la terre européenne. Les visages changent. Les corps supportent la fatigue.

Et au fond des yeux, la même question : pourquoi tant d’injustice ? Pourquoi toute cette misère ? Serons-nous les éternels « damnés de la terre » ?
La crise. Mais quelle crise ? La leur ou celle de l’Europe ? La crise signifie pour eux que leur malheur sera encore plus épais, plus cruel. La traversée coûtera plus chère, les risques seront plus grands. C’est tout. Eux qui ont intériorisé l’idée de la mort n’ont plus peur de rien, car ils n’ont plus rien à perdre. Bien sûr la crise est là. Ils en ont entendu parler, mais comme des millions de gens pauvres, ils n’en comprennent pas la signification et encore moins les conséquences. Et puis la crise ne fait que commencer. Quand il y aura de plus en plus de chômage, quand des immigrés légalement installés devront repartir parce que des usines seront fermées, là, peut-être les candidats à l’exil clandestin comprendront. Mais cela ne suffira pas à arrêter le rêve.
Il est difficile pour des Africains sub-sahariens d’intégrer la notion de crise financière mondiale dans leur imaginaire. Car eux, ils sont nés dans la crise et ont vécu et survécu dans le rien, dans l’absence du minimum vital. De toute façon, l’Europe, même si elle perd de l’argent, elle sera toujours riche. C’est une idée qu’on ne peut pas changer dans leur vision du monde. Certains ont été dans le gouffre de la misère. Leurs enfants n’ont vu de la vie que des images, des promesses, un peu comme le petit du « Voleur de bicyclette » le film de Vittorio de Sica.
Comment leur dire que l’Europe sera moins riche, comment leur démontrer que leur exil n’est pas la solution à leurs problèmes ? Alors ils vous diront : nous ne parlons pas la même langue, nous n’avons pas les mêmes besoins. Vous avez le superflu, nous n’avons pas le minimum ! Langage de sourds.
Les solutions ne viendront pas des bas-fonds du désespoir. Elles viendront de la volonté concrète des Européens qui continuent de profiter de certains pays africains en soutenant des régimes dictatoriaux, en acceptant l’exercice de la corruption et l’appauvrissement de millions d’Africains qui ne profitent pas de leurs richesses minières et pétrolières. Alors l’Europe devra devenir une entité morale. Investir certes, mais devenir « le gendarme » du droit, de la justice et de la démocratie. On a vu en France ce que cache le scandale de la compagnie ELF : corruption, partage des richesses, commissions exorbitantes, et mépris du citoyen africain.
Parmi ces voyageurs sans espoir, certains viennent d’un pays très riche comme le Nigeria, d’autres du Gabon, d’autres d’Algérie. On connaît le drame de ces jeunes nigériannes qui se prostituent aux environs des villes italiennes. Mais ce qui est pire encore c’est d’apprendre combien de milliards de dollars engrangent ces pays pour la vente du pétrole et pour certains du gaz. Où va cet argent ? Pourquoi des Etats riches ont des peuples pauvres ? Pourquoi des jeunes prennent le risque de mourir dans les eaux européennes alors que leur pays a de quoi leur donner du travail et même plus ?
Il faudra en finir avec la raison d’Etat et les complaisances avec des régimes impopulaires et corrompus. C’est une question d’éthique pas économique. Pour ne plus voir sur nos écrans ces malheureux rattrapés par le destin et humiliés après des mois d’épreuves et de marche, il faudra revenir à la racine du mal, et la racine est partagée entre certains européens et certains africains.
Un des effets de la crise sera de redistribuer les cartes. Nous vivons un moment historique. Les migrations à l’échelle de la planète ont été le syndrome de la folie qui a accompagné les puissants du monde. A présent, si on ne fait rien contre les inégalités, contre l’injustice, si on continue d’assister à l’expansion de la famine et de la détresse, ni l’Europe ni l’Amérique ne pourront vivre en paix. Ils auront beau élever des murs sur leurs frontières, il y aura toujours des hommes et des femmes qui tenteront le tout pour le tout pour ne plus vivre dans l’humiliation de la faim. Quitte à mourir.
L’immense espoir soulevé par l’élection de Barak Obama appartient aussi à ces migrants du monde. Peut-être que le nouveau président des Etats-Unis fera des erreurs, créera des déceptions, --il l’a dit et nous a prévenus--, mais s’il y a un domaine dans lequel il devrait s’investir et proposer des solutions ce sera celui-là. La frontière mexico-américaine est le lieu de drames quotidiens. Il sait aussi qu’une grande partie du monde souffre de la pauvreté et de la faim. Il sait très bien quelle est la part de responsabilité de son pays dans cet état de fait. L’Afrique voit en lui plus qu’un président américain. Elle le perçoit comme un de ses fils ; on sait que les origines nous poursuivent même si l’on veut les étouffer. Evidemment après huit années de bushisme, quoi que fera Obama ne pourra être que bien. Il sait qu’il est attendu par des peuples sur les questions de justice et de dignité. Plusieurs pays d’Europe ont été dénoncés par l’organisation internationale Humain Rights Wach pour la manière dont ils traitent les migrants. L’Amérique aussi est dans le collimateur de cette organisation. Alors l’immigration, surtout clandestine, est le symptôme d’une maladie, la maladie et la douleur du monde où sévissent trop d’injustice et de brutalité.
Puisque Obama a repris le rêve de Martin Luther King, qu’il aille jusqu’au bout parce que le grand pasteur noir ne parlait pas que des discriminations en Amérique, il parlait des pauvres et humiliés partout dans le monde, c’est-à-dire les « damnés de la terre » que Frantz Fanon voulait défendre.
Tahar Ben Jelloun.