De la modernité au Maroc

chronique pour le magazine marocain Le Mensuel, par Tahar Ben Jelloun

2008
 

De la modernité en terre marocaine

Par Tahar Ben Jelloun.


Bon, c’est entendu, le Maroc bouge, change, prend le bon chemin, se distingue nettement de la majorité des Etats arabes, lesquels sont englués dans un immobilisme et des crises chroni

De la modernité en terre marocaine

Par Tahar Ben Jelloun.


Bon, c’est entendu, le Maroc bouge, change, prend le bon chemin, se distingue nettement de la majorité des Etats arabes, lesquels sont englués dans un immobilisme et des crises chroniques qui nous font mal, brisent les élans et mettent l’individu arabe dans une situation difficile. Partout où il se déplace, pèse sur lui un air de soupçon.
Depuis l’arrivée de Mohammed VI, le Maroc a entamé lentement, peut-être trop lentement son entrée dans la modernité. Ce n’est pas gagné, mais des éléments non négligeables sont en marche. Il faut le dire et veiller à ce qu’il n’y ait pas de retour en arrière. La démocratie est une culture ; elle a besoin de temps et de pédagogie. Le fait de déposer un vote dans l’urne ne suffit pas pour être en démocratie. Encore faut-il que le geste soit issu d’une tradition et d’une culture émanant d’un Etat de droit. En fait la démocratie commence à la maison. C’est un apprentissage du respect qui fait passer les principes avant les préjugés. La manière dont on traite le conjoint et les enfants, la manière de cohabiter avec le voisin sont les premiers pas de la démocratie.

J’ajouterai à ces exemples la façon de conduire, de respecter le code de la route, la vie des autres. Notre esprit n’est pas toujours traversé par le juridique ni par un civisme systématique. Il a hérité de quelques mauvaises habitudes, des réflexes de citoyen non civique.
La modernité ? Ce n’est pas un gadget ni un slogan politique. C’est d’abord le fait de croire dans le progrès, social, culturel et économique. Croire c’est travailler, entreprendre, avoir de l’ambition et tout faire en vue d’améliorer les liens du « vivre ensemble », c’est être convaincu que ce qui fait l’être ce sont ses actes et aucun acte n’est impensé. C’est reconnaître l’individu en tant qu’entité unique et singulière. C’est donner à la femme les mêmes droits qu’à l’homme. C’est promouvoir un processus laïc, ce qui garantit le respect de la religion mais l’écarte de la politique, c’est-à-dire de l’espace public.
Sur ce point, le Maroc est loin de penser la séparation de la religion et de l’Etat. C’est même un sujet tabou. Ou alors on en parle avec précaution, en pesant les mots. La seule petite percée laïque a été d’interdire la constitution de parti politique religieux. Ce qui n’a pas empêché le deuxième parti politique marocain, le PJD, de faire son avancée avec des thèmes religieux. Cela ne trompe personne.
En France la laïcité, datant de 1905, a été inscrite dans les textes de loi après de longs et rudes combats. La plupart des pays européens ne sont pas officiellement laïcs, ce qui n’a pas empêché le mode de vie de subir des évolutions où la religion n’est plus dominante.
Chez nous, l’islam est plus qu’une religion. C’est une morale, une culture et une identité. Notre langage, notre parole sont truffés de références religieuses et métaphysiques. L’individu n’est pas pensé en tant qu’entité mais en tant que membre d’un ensemble dont il faut suivre les règles de peur de se retrouver renié et jeté dans une solitude insupportable.
La solitude est un problème particulier dans notre société. C’est un bien si rare. Je ne parle pas de l’isolement qui est une sorte d’agression sociale, mais du choix d’être seul, non pas pour comploter contre la tribu mais être seul pour consolider son être dans une réflexion, une pensée propre à soi.

Réclamer la solitude est compris par le clan comme un début de retrait, de trahison. La solitude, pourquoi faire ? L’angoisse des uns couvre cette tentative
de s’éclipser pour simplement jouir du silence et de cette liberté si subtile consistant à faire un geste gratuit parce que tel est mon désir. La solitude est un droit de l’individu, un droit qui lui permet de revendiquer son « jardin secret », son territoire propre où ni la famille ni les voisins ne risquent d’envahir.
Le Maroc a toujours eu des confréries qui ont débattu de thèmes audacieux. L’islamisme, tel que l’entend la presse occidental, a une prise superficielle dans notre pays ; ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas une pensée cherchant à islamiser les instances politiques et à intervenir dans la vie des citoyens selon des schémas archaïques. Appelons cela de la régression culturelle. L’islamisme à la marocaine a été possible grâce à la faillite des idées progressistes. La gauche n’a pas su s’adapter ni trouver sa place auprès d’une jeunesse qui se cherche.
A ce propos, à lire les commentaires de la presse française après les élections du 7 septembre dernier, j’ai eu l’impression que certains journalistes regrettaient que le PJD ne soit pas arrivé en tête. Ils auraient tant voulu que le Maroc passe par ce qu’ils appellent « l’étape islamiste » qu’ils émettent des doutes sur notre démocratie. Cela les embête en quelque sorte que le Maroc s’en sorte ou du moins soit sur le bon chemin.
Que veut dire la reconnaissance de l’individu ? Le fait que la personne existe indépendamment de son clan, de sa tribu et de sa famille, qu’elle est un sujet libre, différent, qui a son opinion, disposant d’une voix égale à n’importe quelle autre voix. Chez nous, l’individu n’émerge pas encore. Il est confondu avec le clan auquel il appartient. Sa liberté est forcément réduite ; sa différence non perçue, non prise en compte. C’est pour cela que lorsqu’une femme par exemple a le courage de prendre son destin en main, fait sa vie selon sa propre volonté, suit son désir, elle est objet de critiques où la morale prend le pas sur tout le reste. C’est que ces réactions sont dictées par la peur de se retrouver confronté à soi et à son destin. Si la femme échappe au système, c’est que l’équilibre précaire est en danger. Cela expliquerait le fait que pas mal de femmes militent au sein des mouvements islamistes. C’est la peur de la liberté.
L’individu assumé c’est le premier pas de la liberté. C’est la liberté de conscience. Ce qui permet l’épanouissement de l’être puisqu’il n’est plus sous pression de la rumeur et des préjugés ; il n’est plus formaté selon les lois du groupe.
L’émergence de l’individu bénéficiera sûrement à la femme, car longtemps la femme marocaine a été soumise à une législation injuste et de ce fait dominée par l’homme. La nouvelle formule de la Moudawana ne donne pas tous les droits à la femme, mais c’est un progrès par rapport au texte d’avant. Reste l’évolution des mentalités. Là, nous sommes sommés d’attendre et d’espérer que ces mentalités comprennent qu’il est de leur intérêt de favoriser l’épanouissement de la femme et partant le leur propre.
De plus en plus de femmes travaillent, ont des responsabilités, participent au développement du pays. Au nom de la liberté certaines affrontent le célibat avec courage. Elles s’imposent ou du moins luttent pour que leur image ne soit pas défaite par la rumeur et les médisances.

Pour que le Maroc entre dans la modernité, il lui faut évidemment poursuivre la démocratisation de la vie politique, continuer à réformer le statut de la femme, permettre l’émergence de l’individu et rejoindre les nations qui ont opté pour l’abolition de la peine de mort.
La peine de mort, que le Maroc applique très rarement, n’a jamais dissuadé un criminel décidé à commettre son crime. Que l’Etat « tue » légalement comme cela se passe souvent en Chine et dans beaucoup d’Etats d’Amérique du Nord, n’améliore pas la justice ni n’arrange les défaillances de la société.
Si le Maroc à travers son parlement décide d’abolir la peine de mort, cela sera salué comme le geste d’une nation civilisée et sûre d’elle.

Tahar Ben Jelloun.